lundi 18 mai 2015

Sage-femme sous l'Ancien Régime

Le texte figure dans le registre paroissial de Salbris pour l'année 1779, entre l'acte de sépulture d'un "ancien sergent du régiment de Chartres pensionné du roi" et le baptême sous condition d'une petite Catherine "ayant eu lieu de douter de l'ondoyement fait à la maison à cause du danger de mort".

AD Loir-et-Cher 4E232/76 vue 6/22

"L'an mil sept cent soixante dix neuf le dix neuf du mois de février
Thérèse Boutet femme de Michel Blaise Clausse cardeur en cette paroisse
a été recuë pour exercer l'office de sage femme et a fait serment entre
mes mains suivant la forme prescritte dans le rituel en foi de quoi j'ai signé
le présent acte les mêmes jour et an que dessus
. Saulé curé de Salbris."

Le dictionnaire de l'Ancien Régime nous rappelle que la femme en couches est généralement assistée par une matrone, sans connaissances médicales particulières mais agréée par le curé : elle doit être capable de prononcer les mots du baptême sur la tête de l'enfant en cas d'urgence extrême, pour lui éviter l'éternelle errance dans les limbes et lui ouvrir ainsi les portes du paradis.

L'article indique également que l'accouchement était un événement périlleux puisque, dans environ 1% des cas, il entraînait la mort de la mère. Bassin rétréci par le rachitisme, épuisement, hémorragie foudroyante, fièvre puerpérale : les causes de mortalité ne manquaient pas et la sage-femme était démunie, dès lors que l'accouchement ne se déroulait pas de façon naturelle.

Sans doute trompée par le terme de matrone, j'imaginais que c'était toujours une femme d'âge mûr qui officiait. J'ai donc cherché à en savoir davantage sur cette Thérèse Boutet, en faisant appel aux ressources de Geneanet (pour une fois, fort succinctes) et à celles de Bigenet (alimentées par les relevés des associations généalogiques et payantes à l'unité).

Thérèse Boutet est née le 23 septembre 1752 à Salbris et fut baptisée le lendemain dans l'église paroissiale. Elle a donc vingt-et-un ans lorsqu'elle épouse Michel Blaise Clausse à Pierrefitte-sur-Sauldre, en octobre 1773, et seulement vingt-six ans lorsqu'elle est agréée comme sage-femme par le curé de Salbris.

Entretemps, elle a donné le jour à une fille, prénommée elle aussi Thérèse, le premier août 1776.

Retour à ma base de données. Je m'aperçois que Thérèse Boutet et son époux Michel Blaise Clausse y figurent déjà. Lui est parrain d'une certaine Angélique Bernard en 1788. Elle est présente à la sépulture de Marguerite Veau, en janvier 1790 ; elle y est même désignée comme une cousine de la défunte. Et c'est elle qui, en l'absence de Pierre Laubret père de l'enfant, déclare la naissance du petit Pierre en février 1793. J'avais juste mal déchiffré son patronyme sur le registre de l'état civil.

Bref, ma curiosité m'a permis de rectifier une erreur et de supprimer deux doublons dans mon fichier Heredis.


Je n'ai pas d'autre preuve de sa présence, mais il est tout à fait vraisemblable qu'elle ait assisté plusieurs de mes ancêtres dans leurs multiples accouchements, plus d'une vingtaine, survenus à Salbris dans les années 1780 et 1790…

lundi 11 mai 2015

L'ombre d'un doute

Comme je l'avais évoqué dans un précédent billet, je suis en train d'exploiter systématiquement les fiches Geneanet accumulées dans un classeur vert. Sur la quarantaine listée à la mi-janvier, il n'en reste plus que quatre. J'aperçois le bout du tunnel.

La fiche de Marie Reynaud me laisse cependant perplexe. Marie est l'une de mes ancêtres à la neuvième génération, du côté de mon grand-père maternel et de ses aïeux originaires de la Drôme. Elle a épousé Benoît Royanez le 12 octobre 1680 à Alixan, un village au nord-est de Valence, avec son église perchée sur un piton, autour duquel s'enroulent des rues bordées de maisons anciennes.

Eglise d'Alixan
Collection personnelle

L'acte de mariage n'indique que le prénom du père, "Marie Reynaud fille à Jean", avec cette tournure que je rencontre souvent dans les registres du sud de la France, et que je m'efforçais de corriger quand je l'entendais dans la bouche de mes proches, car elle me semblait (et me semble toujours) défectueuse. Pas de mention de la mère, donc.

Selon les arbres en ligne la concernant, Marie Reynaud serait la fille du couple formé par Jean Reynaud et Marie Lantheaume et elle serait née en août 1645.

Dans les registres paroissiaux d'Alixan, je trouve bien l'acte de baptême, mais à la date du 25 août 1646 (erreur relativement fréquente, qui se propage ensuite malencontreusement d'arbre en arbre, si l'on n'y prend garde). Marie aurait donc eu trente-quatre ans lors de son mariage avec Benoît Royanez, âgé de seulement vingt-deux ans, et, sauf erreur de ma part, elle aurait mis au monde au moins sept enfants entre 1681 et 1694. La petite dernière, Marguerite, à quarante-sept ans révolus ? Mmmouais…

Je décide de pousser plus loin l'exploration des registres d'Alixan. Les épousailles de Jean Reynaud et de Marie Lanteaume (sans h, mais avec un e à aigrette, comme disent les paléographes, qui peut prêter à confusion) ont été célébrées dans l'église d'Alixan le 30 mai 1642. J'identifie six enfants du couple :
  • Jean, né dès le 9 novembre 1642 (ce qui explique sans doute la dispense de deux bans lors du mariage des parents : il y avait urgence),
  • Claude, en octobre 1643,
  • La fameuse Marie, en août 1646,
  • Louise, en juillet 1649,
  • Françoise, en avril 1652,
  • Enfin Pierre, en septembre 1655.

Au passage, je découvre l'existence d'un autre Jean Reynaud, qui a épousé une certaine Jeanne Jouvet ou Jonnet le 6 octobre 1651. Ils donnent le jour à trois enfants, baptisés dans la paroisse d'Alixan :
  • Claude, en novembre 1652,
  • Madeleine, en mai 1655,
  • Et enfin une certaine Marie, en juin 1658.

Je commençais à pencher en faveur de cette filiation, mais cette dernière a malheureusement été enterrée le jour même de sa naissance ; c'est précisé dans l'acte de sépulture, distinct de l'acte de baptême et inscrit dans un autre registre. J'avais omis la mention dans un premier temps, mais une seconde lecture ne laisse aucune place au doute.

Acte de sépulture Marie Reynaud
AD Drôme 1 MI 65/R2 vue 180/199

Ensuite, plus rien. Vous me direz que la fratrie est peut-être incomplète et qu'une autre Marie a pu voir le jour ultérieurement. J'ai consulté les tables de baptêmes, mais elles s'interrompent en 1658 pour ne reprendre qu'en 1680. J'ai parcouru les registres jusqu'en 1668, sans plus de succès. Ainsi que les registres de sépulture, pour vérifier si le père ou la mère étaient passés de vie à trépas. Rien. Le couple aurait-il quitté la paroisse d'Alixan ? Comment savoir ?

Un argument plaide toutefois en faveur de la première Marie, celle qui est fille de Jean et de Marie Lanteaume : la présence d'un certain "Pierre Reynaud frère" à son mariage. Mais il ne suffit pas à lever complètement le doute.

Acte de mariage Benoît Royanez et Marie Reynaud
AD Drôme 1 MI 65/R4 vue 104/465


Il me reste un filon à exploiter, mais pour cela il me faudra me rendre aux Archives départementales de la Drôme ou faire appel à l'entraide : la mention d'un contrat reçu par Me. Nouel, notaire de Romans. J'y trouverai sans doute la réponse à ma question, si toutefois j'ai correctement déchiffré son nom dans l'acte de mariage !

lundi 4 mai 2015

Les insurgés de la Vendée

Toute une branche de ma famille est originaire des coteaux du Layon : à la limite de la "Vendée militaire" qui, comme chacun sait, outre le département de la Vendée, englobait également le sud de la Loire-Atlantique, le sud-ouest du Maine-et-Loire et le nord-ouest des Deux-Sèvres.

Un de mes ancêtres, François Maitreau, a péri de mort violente en janvier 1794, sur la route de Coron à Vezins. D'une balle tirée par les "insurgés de la Vendée", si j'en crois l'acte de décès rédigé deux ans plus tard par l'agent municipal.

J'avais déjà touché du doigt la violence de cette guerre civile, en constatant par exemple que la population de Concourson(1) avait diminué de moitié entre 1793 et 1800. J'avais également remarqué, en me promenant dans la région, que le souvenir des troubles ne s'était pas effacé, deux cents ans plus tard : dans les églises et sur les places, il n'est pas rare de trouver une croix, une plaque, un vitrail ou un tableau naïf commémorant les combattants, les martyrs et les curés guillotinés.

Cependant, mes souvenirs scolaires étaient fort lointains et sans doute quelque peu biaisés, car provenant d'une institution plutôt hostile aux idéaux révolutionnaires. C'est le moins que l'on puisse dire. J'ai donc voulu avoir un regard neuf sur les événements, lorsque j'ai découvert la couverture d'un livre(2) consacré au sujet, sur la table d'un de mes libraires favoris.


Claude Petitfrère, historien spécialiste du sujet, tente une analyse sociologique (qui a combattu et pourquoi), notamment à partir des dossiers de pensions(3), en se limitant toutefois à ceux qu'il appelle les Vendéens d'Anjou, originaires du sud de la Loire, à ne pas confondre avec les Chouans.

L'ouvrage relate d'abord les événements de 1793, ce qu'il appelle la "Grande Guerre", depuis le soulèvement de Cholet, début mars, jusqu'à la défaite de Savenay en décembre, en passant par la "virée de Galerne" qui poussa jusqu'aux remparts de Granville, avant de s'en retourner vers la Loire.

Il décrit ensuite les deux interprétations qui ont longtemps prévalu : machination fomentée par les nobles et les prêtres, exploitant le fanatisme et l'ignorance du peuple (ça, c'est le point de vue des "Bleus" sur leurs adversaires) ou soulèvement spontané d'une population attachée à la monarchie et à la religion depuis la nuit des temps (ça, c'est le point de vue des "Blancs" et de leurs sympathisants).

Puis il analyse les structures sociales, militaires et politiques de celle qui s'est appelée "L'armée catholique et royale". Enfin, il décrit les mentalités des insurgés et leurs motivations. Et conclut d'une façon nuancée, en indiquant que les causes du soulèvement furent sans doute multiples, mais qu'elles furent surtout le résultat d'un mécontentement accumulé de longue date. Il semblerait que la guerre de Vendée ait opposé majoritairement les communautés rurales, attachées à leur paroisse et à leur curé, aux nouvelles classes bourgeoises des villes qui avaient su profiter des changements apportés par la Révolution.

L'auteur fait la part belle aux textes de l'époque, rapports, mémoires, correspondance et procès-verbaux, qu'il cite abondamment à l'appui de sa démonstration.

L'ouvrage comprend en outre une chronologie des événements, de l'ouverture des Etats généraux en 1789 jusqu'à l'ultime tentative d'insurrection fomentée par la duchesse de Berry en 1832, ainsi qu'une liste des sources, une bibliographie thématique et un index des noms cités.

Qui sait ? Peut-être y lirez-vous celui de l'un de vos ancêtres ? Vous aurez, en tous cas, des éléments pour tenter de savoir dans quel camp il se trouvait.




(1) Voir Concourson dans la tourmente révolutionnaire, publié le 19 août 2013

(2) Claude Petitfrère, La Vendée et les Vendéens, Gallimard, collection Folio Histoire n°242, première parution 1981, édition revue 2015, 354 pages

(3) Dossiers adressés au gouvernement de la Restauration par les combattants survivants, les veuves et les enfants, pour tenter d'obtenir pensions et indemnités. Ils sont disponibles en ligne sur le site des Archives départementales du Maine-et-Loire.

lundi 27 avril 2015

Lorsque l'état civil fait défaut…

L'acte de naissance est introuvable. Peut-être même n'a-t-il jamais été rédigé : Jacquine Letourneau a eu la malencontreuse idée d'ouvrir les yeux le 20 avril 1793, qui plus est, à Saint-Rémy, éphémère commune bientôt rattachée en partie à Château-Gontier et en partie à Saint-Fort, tout au sud du département de la Mayenne.

Le pot aux roses n'est découvert que dix-sept ans plus tard, lors du décès de son père, en septembre 1810. C'est René Letourneau, oncle de Jacquine, sans doute pressenti pour être son tuteur, qui prend l'affaire en mains.

Le 24 septembre 1810, il se présente devant le juge de paix. Il apporte une copie de l'acte de mariage des parents de Jacquine, Julien Letourneau et Jacquine Loison, célébré par le curé de Saint-Sulpice, petit bourg au nord de Château-Gontier, en juillet 1791.

Il indique que le couple a eu plusieurs enfants, que seules deux filles ont survécu, dont l'aînée, Jacquine. Lors de la naissance de celle-ci, il avait accompagné le père pour faire enregistrer la naissance dans les registres de l'état civil de Saint-Rémy. Mais le maire de l'époque avait simplement pris des notes, remettant à plus tard la rédaction de l'acte !

René Letourneau a fait constater l'absence d'acte de naissance dans les registres par le nouveau maire de Saint-Rémy, Pierre Julien François Maunoir (c'est l'époque où les officiers de l'état civil ne nous font grâce d'aucun de leurs prénoms).

Il a également convoqué plusieurs témoins, oncles et tante de Jacquine, par le sang ou par alliance, et l'ancien maire de Saint-Rémy, qui répond au joli nom de René Bobard. Six personnes, pas moins. Tous attestent sous serment que Jacquine est bien issue du mariage de Julien Letourneau et de Jacquine Loison, qu'elle a toujours porté le nom de Letourneau, que son père l'a toujours reconnue pour son enfant, qu'il a pourvu à son éducation et à son entretien, et que Jacquine Letourneau a toujours été reconnue pour telle dans sa famille comme dans la société.

L'acte de notoriété est enregistré le lendemain, 25 septembre 1810, à Château-Gontier. Mais cela ne suffit pas, il faut encore un jugement du tribunal de première instance, prononcé le 29 septembre 1810, et commençant par cette magnifique formule :

"Napoléon par la grâce de Dieu et les constitutions de l'Etat, Empereur des Français, Roi d'Italie, protecteur de la confédération du Rhin, médiateur de la confédération suisse &a &a à tous présens et à venir, salut."

Voici enfin Jacquine Letourneau pourvue d'une expédition de l'acte de notoriété et du jugement, à remettre à son tuteur, à charge pour lui de le faire transcrire sur les registres de Château-Gontier et sur ceux de Saint-Rémy. Ouf !

Pourtant, René Letourneau attendra curieusement deux ans avant de s'exécuter, et encore, partiellement. La transcription est effectuée dans les registres de Château-Gontier par l'adjoint au maire, Abel Pierre François Quinesault, le 31 décembre 1812. Mais rien sur ceux de Saint-Rémy, j'ai vérifié.

Ce petit tour dans les registres de Saint-Rémy me réservait d'ailleurs une autre surprise. Le maire était peut-être négligent, mais l'époque était passablement agitée. Devinez quoi : les registres ont été "brûlés par les rebelles durant la guerre civile" ! Événement suffisamment fréquent pour que la loi du 2 floréal an III (21 avril 1795) détermine comment suppléer aux registres détruits ou perdus durant la Révolution.

Trois commissaires sont nommés pour tenter d'établir la liste des naissances, des mariages et des décès depuis le 20 septembre 1792 jusqu'au mois de nivôse an II (qui correspond à la période du 21 décembre 1793 au 19 janvier 1794). Ils officient en décembre 1801, soit plusieurs années après les faits.

Et voici le résultat :
  • douze actes de naissance reconstitués, dont quatre sur déclaration du père de l'enfant et huit sur celles du citoyen René Letourneau, 
  • quatre actes de mariage sur déclaration du citoyen René Letourneau,
  • enfin quinze actes de décès, dont un sur déclaration du père de la défunte et quatorze sur déclaration du fossoyeur de la commune, logiquement concerné par les événements en question.

 Chaque liste s'achève, à quelques mots près, par le paragraphe suivant :

"Et n'ayant point reçu d'autre
déclaration que celles inscrites cy dessus
et des autres parts ; n'ayant aucune
note qui puisse nous faire présumer qu'il
soit survenu, pendant le temps mentionné
en tête de la présente liste quelque naissance
qui ne nous ait pas été déclarée, nous
commissaires susdits avons clos
et arrêté la dite présente liste
ou double, pour être par nous
déposée au secrétariat de la mairie ;
et ont les dits citoyens établis au cours
des dites déclarations et signé avec
nous, fors ceux qui ne le savent faire.
Fait à Saint-Remy les jour
et an que dessus.
"

Suivent les signatures.

Le plus surprenant dans cette histoire, c'est que René Letourneau, l'oncle de Jacquine, semble avoir participé activement à cette reconstitution (comment ? pourquoi ? n'oublions pas qu'il ne sait pas signer), sans s'inquiéter apparemment de l'acte de naissance de sa propre nièce, alors même qu'il en était l'un des témoins en 1793.

AD Mayenne Château-Gontier
Saint-Rémy NMD 1793-an IX Mairie vue 2/242


Jacquine Letourneau se mariera quelques années plus tard, le 17 janvier 1816, avec l'un de ses cousins germains, Louis Etienne Hocdé. Et René Letourneau, devenu cabaretier, âgé de cinquante-neuf ans, figurera parmi les témoins sans pouvoir apposer sa signature au bas de l'acte.

lundi 20 avril 2015

Un témoin exotique

"Charles Joseph Demedina, écrivain, âgé de quarante-six ans" : je l'ai rencontré pour la première fois dans l'acte de naissance de mon arrière-arrière-grand-mère Elisabeth Marie Letourneau, où il figure comme deuxième témoin, en octobre 1826.

Il a intrigué la généalogiste débutante que j'étais alors (j'ai créé sa fiche dans Heredis en juin 2009, un mois à peine après ma propre fiche). Son patronyme, tout d'abord, inattendu à Château-Gontier, ville de cinq à six mille habitants à l'époque, située sur les bords de la Mayenne, au sud du département du même nom. Sa profession, ensuite, qui n'a pas manqué de me titiller.

Je le retrouve dans une dizaine d'événements concernant mes ancêtres et leurs alliés, naissances, mariages, décès, toujours en dernière position parmi les témoins.

Signature de Charles Joseph Demedina en 1816

Une lecture plus attentive des registres de l'état civil éclaire assez vite ce deuxième point. La signature du sieur Demedina apparaît fréquemment au pied des actes, jusqu'à figurer quasiment sur chaque feuillet, pour s'interrompre brusquement après le 10 juin 1827. L'explication m'est donnée quelques pages plus loin, dans son acte de décès, daté du 29 juin : il était secrétaire de mairie ! Écrivain, c'est-à-dire scribe(1), qui n'a sans doute jamais rédigé autre chose que des formules inlassablement répétées au fil des documents officiels. Et qui jouait les utilités, lorsque les parties concernées peinaient à atteindre le nombre de témoins réglementaire.

Restait le patronyme, qui sonne ibérique, ce qui me paraît peu courant dans cette région au XIXe siècle. J'ai naturellement voulu en savoir davantage. Pourtant Charles Joseph est bien né à Château-Gontier, Le 17 février 1780, et il a été baptisé le lendemain en l'église Saint-Jean-Baptiste. Le père, prénommé également Charles Joseph, signe "Charles de Medina". Jusque là, rien de particulier.

Le mariage des parents va m'en apprendre davantage. L'acte occupe une page et demie dans le registre de la paroisse Saint-Jean-Baptiste. Si Marie Tommerie (Marie Hyacinthe Jeanne Tommerie, selon son acte de baptême) est originaire de Château-Gontier, où elle est née en 1747, il n'en va pas de même pour le futur époux, qui ce jour-là signe "Carlos Joseph de Medina". Avec une pointe d'accent dans la voix, sans doute.

Un certificat de don Bernard Joseph de Mendoza, curé de l'église Saint-Laurent, dans la ville de Cadix(2), située à l'extrême sud de l'Andalousie, sur la côte atlantique, atteste du consentement des parents de Charles Joseph : il s'agit de Jean Ignace de Medina, apothicaire, et de Jeanne Tournier, cette dernière manifestement d'origine française.

Le document, rédigé le 5 février 1778, traduit de l'espagnol en français, est passé entre les mains du chancelier du consulat de France à Cadix, du consul général de France en Andalousie et de l'évêque d'Angers, pour parvenir enfin à Château-Gontier, où le mariage est finalement célébré le 12 mai suivant. Le tout scrupuleusement décrit par le vicaire de Saint-Jean-Baptiste.

Le secrétaire de mairie avait bien des origines espagnoles, comme son patronyme le laissait supposer.

Le père, qualifié de marchand dans les différents actes, est pour sa part cité dans le Bulletin de la commission historique et archéologique de la Mayenne(3) : il faisait partie des officiers municipaux qui siégeaient au conseil général de la commune de Château-Gontier en 1794 et qui avaient à statuer sur l'obstination des Augustines, infirmières de l'hôpital Saint-Julien, à refuser de prêter serment à la Constitution. Mais ceci est une autre histoire…



(1) C'est ainsi qu'il est qualifié dans l'acte de mariage, lorsqu'il épouse Jeanne Anne Rigot, en juin 1800, à la mairie de Château-Gontier.

(2) Wikipédia indique qu'une importante communauté française résidait à Cadix au XVIIe et au XVIIIe siècles, lorsque la ville était le port d'attache des navires qui drainaient les richesses du continent américain.

(3) Bulletin de la commission historique et archéologique de la Mayenne, 2e série, tome 38, 1922, p.310.