lundi 24 novembre 2014

Le quatrième témoin

Rappelez-vous : c'était en juin dernier, à l'occasion du challenge AZ et, dans le billet intitulé  W commeWho's who, j'évoquais les quatre témoins du mariage de mes grands-parents maternels, le 22 novembre 1900, à la mairie de Pau.

J'avais identifié les trois premiers sans trop de difficulté, mais le quatrième, "Simon Théodore Conu, âgé de cinquante-neuf ans, Directeur des Postes et Télégraphes, domicilié à Montauban" m'avait laissée perplexe.

Jusqu'à ce que j'aie l'idée de lancer une recherche sur le site de Geneanet. Rien de positif dans les arbres en ligne, mais une piste sous l'onglet Ressources externes, qui pointe vers un dossier de la Légion d'honneur. Et me voilà partie pour de nouvelles découvertes !

Le dossier de Simon Connu, sur le site de la Légion d'honneur


Le dossier de la Légion d'honneur


Il comporte treize pages et, dès la première, je comprends que j'ai fait mouche :
"Connu Simon
Directeur des Postes et Télégraphes en retraite
né le 12 mai 1841 à Nay
a été nommé Chevalier de la Légion d'honneur
par décret du 13 juillet 1905 rendu sur le rapport
du Grand Chancelier
pour prendre rang du m. j."

Même nom sinon même orthographe, même prénom, même profession et une date de naissance parfaitement cohérente avec l'âge indiqué dans l'acte de mariage de mes grands-parents. Me voici en outre en possession d'indications précises pour rechercher l'acte de naissance dans les registres en ligne de la ville de Nay (prononcer Naille).

Je parcours rapidement les autres pièces du dossier, notamment un document à en-tête du Ministère du Commerce, de l'Industrie, des Postes et Télégraphes, Sous-Secrétariat d'Etat des Postes et Télégraphes, qui retrace toute la carrière de notre homme.

Simon Connu a modestement débuté comme employé surnuméraire à Paris en juin 1864, avant d'être envoyé à Belle-Île-en-Mer. Il n'est apparemment rémunéré qu'à partir du 1er novembre 1865, lorsqu'il devient employé de 5e classe, avec un traitement de 1 400 francs par an. Au fil des ans et des mutations, il gravit les échelons de l'administration et découvre d'autres horizons : Le Croisic (à l'époque Loire inférieure), Chateaubriand (même département), Limoges (Haute-Vienne), Cauterets (Hautes-Pyrénées), Bordeaux (Gironde), Les Eaux-Bonnes (à l'époque Basses-Pyrénées), Toulon (Var)…

En février 1872, il est nommé à Paris et en juillet de la même année, il devient employé de 3e classe, avec un traitement annuel de 1 800 francs. Jusqu'en 1879, il sera tantôt  affecté à la Poste centrale parisienne, tantôt à la Chambre des Députés, qui siège alors à Versailles. Entretemps, il a continué à gravir les échelons : employé de 2e puis de 1ère classe et enfin commis principal.

En juin 1885, sa carrière prend un tour nouveau lorsqu'il est mis à la disposition du Ministère de la Marine et des Colonies, et envoyé au Tonkin comme contrôleur technique. Il a alors quarante-quatre ans et bénéficie d'un traitement annuel de 3 500 francs, puis de 4 000 francs deux ans plus tard. En 1889, il revient en métropole avec quelques décorations : l'Ordre du Dragon de l'Annam, l'Ordre du Cambodge et une improbable médaille commémorative de l'expédition de Chine, que le rédacteur a dû confondre avec la médaille commémorative de l'expédition du Tonkin !

Simon Connu terminera sa carrière à Montauban (Tarn-et-Garonne), d'abord comme inspecteur des services techniques, puis enfin comme directeur et fera valoir ses droits à la retraite en novembre 1901, à l'âge de soixante ans. Ouf !

Le dossier comprend également un courrier signé du Préfet des Basses-Pyrénées, intitulé "Légion d'honneur, promotion du 2e semestre 1905", dans lequel je relève ce paragraphe : "La longue durée de ses services, la constance de son dévouement à ses fonctions, la correction parfaite de son attitude politique, lui créent des titres particuliers à la haute bienveillance du gouvernement."

Et un peu plus loin : "J'estime que sa nomination dans l'ordre de la Légion d'honneur serait absolument justifiée. Je suis, en tous cas, assuré qu'elle serait accueillie dans la région avec une sympathie unanime."

Langue de bois, vous avez dit langue de bois ? … même si je ne mets pas en doute la valeur de la personne, bien entendu.

Bref, notre homme mérite la rosette. Il sera décoré par le maire de Nay, dont il est alors l'adjoint, ce qui semble accréditer le fait qu'il soit rentré au bercail après une carrière itinérante. Quelques jours plus tard, il adresse une lettre au Grand Chancelier pour exprimer sa gratitude, courrier accompagné d'un extrait de son acte de naissance (qui va me permettre d'en savoir davantage) et d'un récépissé de versement de 37 francs à la Caisse du Trésorier Payeur général à Pau, pour prix de la décoration.


La famille de Simon Connu


L'acte de naissance de Simon indique qu'il est le fils de Pierre Connu, cabaretier de trente-deux ans, et d'une certaine Anne Déodat : je me lance à la recherche de l'acte de mariage des parents, avec d'autant plus de zèle que ce patronyme de Déodat m'est déjà familier.

Copie de l'acte de naissance
figurant dans le dossier de la Légion d'honneur

Bingo ! Le mariage a été célébré à Nay le 28 août 1833. Et là, nouvelle surprise : Pierre Connu est un enfant de l'hospice (j'y reviendrai dans un autre billet) et son épouse, prénommée Catherine et non pas Anne, est la fille de Jean Déodat et de Jeanne Bourret, mes Sosa 58 et 59 ! Le couple, qui a eu sept enfants, manquait sans doute d'imagination : trois de leurs filles se prénomment Catherine. Heureusement, à cette époque les dates de naissance sont indiquées dans les actes de mariage : l'épouse de Pierre Connu est née le 1er avril 1812, pas de risque de la confondre donc avec sa sœur née en 1809 ni avec celle née en 1818.

La plus jeune sœur de Catherine, Jeanne, née le 1er août 1819, épousera Gabriel Fourcade et aura pour fils Théodore, le père de ma grand-mère Julia. Vous suivez ? Simon Connu et Théodore Fourcade étaient tout simplement cousins germains. D'où la présence de Simon au mariage de ma grand-mère.

L'énigme du quatrième témoin est résolue.

Le cousinage entre Simon Connu et Théodore Fourcade

Quelques points resteraient néanmoins à éclaircir, si je voulais être exhaustive. S'est-il marié et a-t-il eu des enfants ? Difficile de le dire, ses affectations successives en divers points de l'hexagone et en Indochine compliquent quelque peu les recherches. Quand et où est-il décédé ? La première page de son dossier de la Légion d'honneur comporte cette simple mention, qui me laisse rêveuse : "Date du décès : centenaire", ce qui nous mènerait aux années 1940…

lundi 17 novembre 2014

Rebondissement dans l'affaire des photos !

Le mois dernier, je vous présentais ces trois bambins chez le photographe et je n'étais pas peu fière d'avoir trouvé la réponse à la question posée : de qui s'agit-il ?

Collection personnelle 

À mon avis, de ma grand-mère Julia, née en mai 1882 à gauche de la photo, tenant une ombrelle, de Joseph né en janvier 1884 au centre, assis sur le siège capitonné, et de Paul, né en avril 1881 à droite, une fine canne à la main. Dans la foulée, je datais la photo de 1886 ou 1887…

… jusqu'à ce qu'une lectrice me fasse gentiment remarquer que les robes des garçons et celles des filles permettaient en principe de faire la distinction. Il est vrai que celle de l'enfant assis au centre est abondamment pourvue de dentelles, comme celle de la fillette à gauche, contrairement au costume de l'enfant debout à droite, qui a quelque chose de plus austère et pour tout dire de plus masculin.

Ma commentatrice propose une autre lecture : selon elle, il pourrait bien s'agir de Jeanne, de Julia et de Paul, auquel cas la photo serait antérieure d'un an ou deux, puisque la sœur aînée de ma grand-mère, née en décembre 1879, est décédée le 9 septembre 1885.

Je suis troublée, mais je ne suis pas totalement convaincue pour deux raisons :
  • La ressemblance de l'enfant à l'ombrelle avec d'autres photos de ma grand-mère enfant, ce à quoi vous pourrez me répondre que ces ressemblances existent entre frères et sœurs (mmmouais, ma grand-mère a eu quatre filles, toutes très dissemblables les unes des autres…),
  • Les yeux plus sombres de l'enfant assis au centre, alors que sur les photos postérieures Julia a les yeux étonnamment clairs de l'enfant à l'ombrelle.
J'ai bien deux photos de Joseph, mais beaucoup plus tardives, alors qu'il était en uniforme et la lèvre supérieure ornée d'une moustache de dimensions impressionnantes. Difficile de comparer ! Je note juste qu'il a indiscutablement les yeux plus sombres que sa sœur Julia.

Joseph Fourcade à gauche, et son frère Jean
Collection personnelle

La photo des trois bambins garde donc sa part de mystère et je comprends mieux aujourd'hui les querelles d'experts dans des circonstances certes beaucoup plus graves, comme les affaires criminelles. Il est très difficile d'interpréter correctement les indices à notre disposition et l'intime conviction s'appuie parfois sur des preuves bien fragiles…

lundi 10 novembre 2014

Retour d'expérience

Je viens de passer trois jours dans les locaux de la Revue française de Généalogie, où j'ai suivi un atelier intitulé "Vos recherches à Paris", animé par Laurence Abensur-Hazan.

Comme l'animatrice, généalogiste familiale, est également l'auteur du livre Rechercher ses ancêtres à Paris, aux éditions Autrement, un certain télescopage s'est sans doute produit dans mon esprit et j'ai entendu "Rechercher vos ancêtres parisiens", ce qui n'est pas tout à fait la même chose ! Peu importe, l'expérience n'en fut pas moins enrichissante.

La Tour Eiffel, symbole de Paris
Collection personnelle

Cela m'a d'abord permis de prendre conscience de la richesse des archives à la disposition des chercheurs comme des généalogistes amateurs, dans la capitale et dans les communes voisines : Archives de Paris boulevard Sérurier, Archives nationales au CARAN, à Pierrefitte-sur-Seine et à Fontainebleau, Service historique de la Défense à Vincennes, Archives de la Préfecture de Police, Archives de l'Assistance publique et des Hôpitaux de Paris, sans parler de plusieurs bibliothèques… Si je connaissais déjà certains fonds, je suis encore loin d'en avoir exploité toutes les possibilités.

Contrepartie de cette richesse des archives parisiennes, la dispersion sur différents sites, alors qu'ailleurs les sources sont la plupart du temps regroupées en un lieu unique, celui des Archives départementales. Soyons positifs : c'est l'occasion de promenades à travers les quartiers de Paris et ses environs.

Cet atelier m'a également permis de me remettre en question et de porter un regard neuf sur les recherches que j'ai entreprises. Ce n'est pas inutile, à intervalles réguliers. Finalement, qu'est-ce que je cherche à savoir sur mes ancêtres, qu'ils fussent parisiens ou non ?

Bien sûr, ce que j'appellerai leur état civil complet, obtenu à partir des actes du même nom ou de leurs substituts : naissance, baptême, mariage(s), décès, sépulture. C'est la première étape de toute recherche généalogique, mais aussi celle qui nous laisse plus ou moins rapidement sur notre faim… sauf à se contenter de collectionner des noms et des individus.

La plupart du temps, nous voulons en apprendre davantage et nous cherchons bientôt des réponses à d'autres questions. Voici un aperçu des points que j'aimerais approfondir au sujet de mes ancêtres :
  • Leur aspect physique,
  • Leur parcours scolaire et leur degré d'instruction,
  • Pour les hommes, leur parcours militaire,
  • Les métiers qu'ils ont exercés,
  • Les lieux où ils ont vécu et les maisons qu'ils ont habitées,
  • Leur environnement familial, social, géographique,
  • Les événements historiques et politiques auxquels ils ont été confrontés ou auxquels ils ont participé,
  • Leur situation patrimoniale et leur niveau de vie,
  • Les distinctions qu'ils ont obtenues comme les jugements et les condamnations dont ils ont pu être l'objet,
  • Leur santé, peut-être même les circonstances de leur décès et le lieu où ils ont été enterrés.

J'en oublie sûrement, mais j'ai maintenant de nombreuses pistes pour chercher les réponses à ces questions. Cette énumération pourrait servir de "check-list" et, si je parvenais à surmonter une certaine paresse naturelle, je pourrais même établir une sorte de tableau à double entrée, inspiré de celui que nous a remis Laurence Abensur-Hazan, afin de croiser les questions posées avec les sources potentielles où trouver les réponses.

Bref, vous l'aurez compris, ces trois jours furent bénéfiques. Sans compter les rencontres avec les autres participants, qui permettent de comparer les pratiques des uns et des autres, d'échanger trucs et astuces et de partager mille et une anecdotes…

lundi 3 novembre 2014

Des ancêtres originaires du Comminges

Le Comminges est une région aux contours flous, si j'en juge par l'article quelque peu alambiqué que lui consacre Wikipédia. Si j'ai bien compris, il est situé au pied des Pyrénées, entre Aquitaine et Languedoc, et couvre une partie des actuels départements de l'Ariège, du Gers, de la Haute-Garonne et des Hautes-Pyrénées.

Le Comminges selon Wikipédia

Disons que le Comminges relève de l'ancienne province de Gascogne, terre haute en couleurs, pays de bonne chère et d'accent chantant, ce qui n'est pas pour me déplaire.

Mes ancêtres commingeois sont originaires, pour autant que je le sache, de la Haute-Garonne et ils ont vécu dans des villages qui ont pour nom Cassagnabère-Tournas, Aulon, Mengué, Aurignac, Peyrouzet.

Je ne sais trop pourquoi je n'avais pas davantage exploré ces branches jusqu'à présent. Peut-être une certaine imprécision dans les registres paroissiaux ? Curés et vicaires ont la fâcheuse habitude d'omettre les noms des parents dans les actes de mariage, ce qui ne facilite guère la tâche du généalogiste, obligé de recouper ces informations avec d'autres pour tenter de remonter le fil des générations.

La lecture des actes est pourtant attrayante. Les patronymes fleurent bon le sud : Adema, Artigues, Picheloup, Favaron… Les prénoms n'en sont pas moins originaux : Besiane, Bertrande, Domenc, Pey… En outre, mes ancêtres du Comminges exercent des métiers que je n'avais pas encore rencontrés chez mes ancêtres de l'Anjou, du Maine et de la Manche : ils sont meuniers, boulangers, maîtres chirurgiens (au XVIIe siècle !), maîtres perruquiers, tailleurs d'habits, que sais-je encore. Ce qui laisse présager d'intéressantes trouvailles le jour où j'oserai enfin aborder les archives notariales et mettre le nez dans les testaments et les contrats.

En attendant, je relève quelques formules originales dans les registres paroissiaux. Par exemple, l'acte de mariage de Guilhaume Adema, qui sera maître chirurgien comme son père, et qui épouse Anne Duffaur. La cérémonie a lieu le 13 juillet 1734 dans l'église de Cassagnabère :

"… ont receu la bénédiction nuptiale Guilhaume Adema et Anne Duffaur étant suffisamment instruits des principes de la doctrine chrétienne et s'y étant disposés par les sacrements de pénitence et eucharistie présents Dominique Nestier notaire Jean Pierre Martin clerc tonsuré et messire Louis Lay prêtre ainsi le certifie Dabeaux curé…"

La négligence concernant les liens de filiation dans les actes de mariage est heureusement compensée par une curieuse circonspection concernant les prénoms lors des baptêmes. J'en veux pour preuve cette formule, relevée dans l'acte de baptême de Bertrande Artigues, en septembre 1683 à Mengué, et que j'ai rencontrée à plusieurs reprises :

"… je me suis soigneusement informé s'il y avait dans la famille dudit Jean Artigues quelque autre fille du même nom…"

Acte de baptême de Bertrande Artigues
AD Haute-Garonne, Aulon 1E2 vue 4/197


Cette sage précaution devrait nous éviter quelques homonymes, et partant quelques potentielles erreurs dans nos arbres généalogiques !

lundi 27 octobre 2014

Cent mots pour une courte vie

Elle naquit à Mengué le 2 août 1680 et fut baptisée deux jours après par Jean Pradères. Son parrain s'appelait Jean Artigues, comme son père meunier, et sa marraine, Vidiane Favaron, n'était autre que sa grand-mère maternelle.

La petite Toinette se noya quatre ans plus tard, le 25 mai (c'est dangereux, un moulin au fil de l'eau), et fut ensevelie au cimetière voisin en présence d'Antoine Artigues, peigneur de laine au village de Peyrouzet.

Sa sœur Bertrande avait alors huit mois. À dix-huit ans, elle épousera Jean Adema et donnera le jour à douze enfants, dont mon ancêtre, Jean Guillaume.

Mengué est à une dizaine de kilomètres à l'ouest d'Aurignac
Source Wikimedias Commons

lundi 20 octobre 2014

Trois bambins chez le photographe

Continuons avec les photos anciennes. Je sors aujourd'hui de la boîte aux trésors ce cliché peu banal qui m'intriguait depuis fort longtemps et dont je pense avoir enfin percé le mystère.

Collection personnelle

Les faits

Il s'agit d'une photo sur support cartonné aux coins arrondis, collée sur un carton ivoire d'une épaisseur d'un millimètre. Les dimensions de l'ensemble, 108 mm sur 164 mm, correspondent au format "Cabinet Card".

Le cliché proprement dit, de couleur sépia, fait 99 mm sur 134 mm.

Au recto du support cartonné figurent en bas à gauche le nom du photographe, Gustave, et en bas à droite la ville où est installé son studio, c'est-à-dire Pau.

Au verso, où subsiste une trace du papier cristal qui devait protéger le cliché, un texte illustré, en rose sur fond ivoire, d'une police de caractères relativement sobre, permet d'en apprendre un peu plus sur le photographe, "Gustave de Paris", chevalier de l'Ordre du Nichan Iftikhar(1) et membre de l'Académie franco-hispano-portugaise (!), installé 25, rue Serviez à Pau, "au coin des 7 cantons", avec des succursales à Bagnères-de-Bigorre et Orthez !

Verso de la photographie ci-dessus

Les indices

À gauche, une fillette aux yeux étonnamment clairs, qui porte de minuscules boucles d'oreille en forme de boules, la main gauche refermée sur le manche d'une ombrelle. Elle est vêtue d'une robe sombre, avec des parements et un grand col de dentelle blanche.

À droite, un garçonnet aux yeux clairs et au teint diaphane, tenant une fine canne dans la main gauche, légèrement plus âgé que la fillette, semble-t-il.

Au centre, assis sur une chauffeuse capitonnée, un enfant plus jeune, presque un bébé encore, avec de bonnes joues ; garçon ou fille, difficile de le dire : il porte une robe qui ressemble à celle de la fillette, même forme, même couleur et mêmes dentelles, mais je note l'absence de boucles d'oreilles. Il a les yeux nettement plus foncés que les deux autres enfants.

Le costume du garçonnet debout à droite de la photo fait furieusement penser à la tenue arborée par Marcel Proust et son frère Robert sur une photo prise en 1877, notamment les basques découpées en forme d'écusson au bas de la veste. Laissons le temps à la mode de parvenir jusqu'à Pau : je daterais donc la photo des années 1880.

Marcel Proust et son jeune frère Robert
Source Wikimedias commons

Les hypothèses

Dans un premier temps, j'avais pensé à des neveux de mon arrière-grand-mère Eugénie Caperet, les trois frères Cazes. Mais à y regarder de plus près, je faisais certainement fausse route.

Tout d'abord, l'âge des enfants : Henri est né en 1869, son frère Gaston en 1873 et Raphaël en 1879, soit dix ans d'écart entre le plus jeune et le plus âgé, quatre ans entre les deux premiers, ce qui ne concorde pas avec la photo que nous analysons.

La présence d'une fillette, ensuite : d'abord trompée par le fait qu'à la fin du XIXe siècle, les jeunes enfants portaient tous des robes, quel que soit leur sexe, je n'avais pas tenu compte de l'ombrelle, qui est un accessoire typiquement féminin, contrairement à la canne, et je n'avais pas davantage repéré les minuscules boucles d'oreilles. J'avais peut-être aussi été trompée par la coupe de cheveux si semblable des trois bambins.

On pourrait par ailleurs se demander pourquoi cette photo était parvenue jusqu'à ma mère, alors qu'elle aurait dû plutôt intéresser mes cousines paloises, qui en ignoraient manifestement l'existence.

J'ai donc repris mon arbre généalogique, dans l'espoir d'y trouver d'autres candidats et je pense avoir trouvé la réponse : il pourrait fort bien s'agir de ma grand-mère Julia, de son frère aîné Paul et du premier de ses plus jeunes frères, Joseph. Tous trois enfants de Théodore Fourcade et d'Eugénie Caperet, qui demeuraient à Pau, d'abord rue de la Préfecture où sont nés les aînés, puis ensuite rue des Arts où sont nés les suivants, sauf le dernier.

Lorsque je compare cette photo avec d'autres clichés de Julia enfant, je retrouve la même forme de visage, les mêmes yeux si clairs et jusqu'aux boucles d'oreilles identiques. C'est une forte présomption du bien-fondé de mon hypothèse.

Julia Fourcade enfant
Collection personnelle


Julia Fourcade en communiante
Collection personnelle

Les âges semblent également correspondre : Paul est né en avril 1881, Julia en mai 1882 (elle a donc seulement treize mois d'écart avec son frère) et Joseph est arrivé en janvier 1884, vingt mois plus tard.

Maintenant, tentons de dater la photo avec plus de précision. Jeanne, née en décembre 1879 et décédée en septembre 1885 alors qu'elle avait cinq ans, est absente : le cliché est donc vraisemblablement postérieur. Paul est décédé en mars 1892, un mois avant son onzième anniversaire. Les trois derniers, Jean, Théodore et Henri, ont vu le jour respectivement en 1889, 1894 et 1899. Le cliché est sans doute antérieur à la naissance de Jean, en octobre 1889, qui ne figure pas sur la photo.

Je pense que la séance de pose dans le studio du photographe a donc eu lieu en 1886 ou 1887, alors que Julia avait cinq ou six ans, son frère aîné Paul six ou sept ans et Joseph, assis sur la chauffeuse, deux ou trois ans.

Et je m'aperçois soudain que c'est, à n'en point douter, la seule photo que je détiens de Paul, cet enfant au regard un peu triste, parti trop tôt comme la petite Jeanne avant lui. Précieuse image !



(1) Ancien ordre honorifique tunisien, attribué par le bey de Tunis sur proposition du grand vizir pour les sujets tunisiens et sur proposition du résident général de France en Tunisie dans les autres cas (source Wikipédia).