lundi 27 juillet 2015

Un pacte de mariage en Bigorre

Le vingt-neuf octobre 1696 à l'heure de midi, il y a foule dans la maison Baritat. En ce lundi d'automne, maître Noalis, notaire apostolique et royal, est appelé pour dresser le contrat relatif au mariage projeté entre Bernard Baritat, originaire d'Aucun, et Marie Forcade, originaire d'Arcizans.

Nous sommes dans les contreforts pyrénéens, à deux lieues au sud-ouest d'Argelès-Gazost, et cinq ou six lieues au sud-ouest de Lourdes, à plus de 800 mètres d'altitude.

Source Heredis 2015

Du côté de Bernard Baritat, outre son père Pierre Noguès, pas moins de treize témoins, dont deux prêtres et un "escholier", c'est-à-dire un étudiant (en droit ou en théologie ?). Du côté de Marie Forcade, ses parents, Gabriel Forcade et Domengea Abadie, et onze autres témoins, dont le curé de Sireix, celui d'Arcizans, un autre prêtre, un oncle, son frère aîné Paul…

Le document intitulé "Pactes entre Baritat et Forcade" qui fait un peu plus de trois pages, est plutôt lisible, même pour une néophyte de mon espèce : peu d'abréviations ou de termes abscons, une graphie et une orthographe proches des nôtres, bref, un exercice de paléographie qui ne présente pas de difficulté majeure. Quelques mots m'échappent encore, néanmoins, mais je pense avoir saisi l'essentiel.

La formule introductive plante le décor :

"Au nom de Dieu ce jourd'huy vingt neufviè(me)
d'octobre l'an mil six cent quatre vingtz et seze
à heure de midi au lieu d'Aucun paroisse
St. Felix valée d'Azun sén(échauss)ée de Vigorre
dans la ma(is)on de Baritat pardevant moy
no(tai)re soubz(sig)né…
"

Suit la très longue liste des témoins, vraisemblablement tous apparentés aux futurs époux, sauf, peut-être les prêtres encore que… Les patronymes fleurent bon le sud : Noguès, Hourcade, Pénogué, Abadie, Cazau, Salenave, Vergez, Laforgue, et j'en oublie sûrement.

Bernard et Marie se sont mutuellement promis en mariage "par paroles de futur", ce qui renvoie à l'expression "par paroles de présent", qui m'avait tant surprise la première fois que je l'avais lue dans un registre paroissial. Le mariage sera célébré "Dieu aydant", à l'église, à la requête de l'une des deux parties, sans indication de date.

Entrons ensuite dans le vif du sujet. Pour le futur époux, une simple phrase et tout est réglé : il est constitué héritier de la maison Baritat. Point. Rien sur l'importance des bâtiments, sur les terres, le cheptel, les instruments aratoires… Peut-être existe-t-il un testament plus explicite, je l'ignore. Il semble que cela soit suffisamment clair dans l'esprit des personnes présentes.

Je note au passage que l'héritier porte le patronyme de sa mère décédée, Jeanne Baritat, et non celui de son père, Pierre Noguès, ce qui laisse à penser que la maison avait été apportée en mariage par la mère, que cette dernière était sans doute l'aînée de sa fratrie, alors que Pierre Noguès était vraisemblablement un cadet dans la maison Noguès.

A contrario, les apports de la future épouse sont précisés avec force détails. Si je ne commets pas d'erreur d'interprétation, elle comprend trois volets : la dot proprement dite, les "ameublements nuptiaux" et les habits.

Les parents de Marie Forcade s'engagent tout d'abord à payer aux Baritat père et fils la somme de "mille septente escus petits", moitié en argent et moitié en bétail. Il semble qu'une partie soit payable comptant et le solde étalé sur six ans, avec règlement à chaque Saint-Michel.

Les "ameublements nuptiaux" comprennent des rideaux pour le lit, un matelas, une courtepointe, sept draps (ici appelés linceuls) de lin et sept autres "d'estoupe", un "traversier" (que l'on appellerait de nos jours un traversin, sans doute) et une couverture d'Espagne. S'y ajoutent une nappe de lin et une autre "d'estoupe", ainsi que quatorze serviettes de chaque sorte. La longueur des nappes est soigneusement précisée : elles doivent faire trois "canes" (la canne étant une unité de mesure variable d'une région à l'autre, comparable à la toise, de l'ordre de 1,80 mètre).

Enfin, le contrat comprend une liste d'habits pour la future épouse : quatorze chemises, une "cane" de toile et trois de lin, des cotillons, l'un cramoisi, l'autre bleu et le troisième violet, une paire de bas de cordillat rouge, une paire de souliers, et ainsi de suite (j'ai eu plus de mal avec certains termes techniques). N'oublions pas le coffre !

Suivent quelques phrases sibyllines sur le sort de l'héritage. Il reviendra naturellement au premier enfant mâle ou fille, mais différents cas sont évoqués. Bref, j'ai encore des recherches à effectuer, si je veux saisir toutes les subtilités de la transmission de patrimoine en pays bigourdan.

Et puis, alors que le notaire annonçait les signatures de ceux qui savaient écrire et qui allaient clore le pacte de mariage, soudain un ajout : "une layethe de laine et le traversier du berceau ordinaire au premier enfant nay".

Le contrat s'achève sur la signature magistrale du notaire, qui empiète quelque peu sur les voisines.

Signatures au pied du pacte de mariage

Je suppose que l'événement a donné lieu à un grand repas de fête réunissant toutes les personnes présentes ? N'ayant, à ce jour, pas encore accès aux registres paroissiaux, je ne saurais vous dire si la rédaction du contrat a précédé de quelques jours ou de plusieurs mois la célébration du mariage. Patience… et un grand merci, au passage, à la personne qui m'a si généreusement transmis ce document, ainsi que plusieurs autres, quand elle a découvert que certains de mes ancêtres étaient originaires d'Aucun. Un magnifique cadeau !


Bon été à tous…

lundi 20 juillet 2015

Une heureuse surprise

J'aime bien compléter les fratries de mes ancêtres et, si je ne cherche pas forcément à détailler leur existence par le menu, je souhaite au moins en repérer les événements majeurs, naissance ou baptême, mariage, décès ou sépulture.

Or, justement l'autre jour, alors que je me penchais sur l'histoire de Jean Antoine, le fils aîné du couple formé par Antoine Morel et Marie Nicolas, pour vous conter les péripéties de son changement de patronyme(1), je me suis aperçue que j'avais négligé jusque là sa plus jeune sœur, prénommée Adèle Lucide.

Je me souvenais avoir cherché en vain un éventuel mariage dans les tables décennales de Peyrus. Pas davantage de succès, à l'époque, en lançant une requête sur Geneanet, mais la base de données évolue sans cesse, au gré des mises à jour des arbres de ses innombrables participants. Je fis donc une nouvelle tentative.

Une première requête sur le patronyme et au moins un des prénoms me donna, sans surprise, 1 217 résultats : les Adèle Morel sont manifestement légion. Je relançai la recherche en la limitant au département de la Drôme et j'obtins alors seulement 3 réponses (dont la mienne, j'avais oublié de remplir la case "Identifiants à exclure" !).

Et là, bingo ! Je trouve une Adèle Lucide Morel, avec ses date et lieu de naissance, le 6 mai 1806 à Peyrus (Drôme), et l'identité de ses parents, Antoine Morel et Marie Nicolas : c'est donc bien celle que je cherche. Et j'obtiens les informations qui me manquaient : elle est décédée à Cluny (Saône-et-Loire) le 13 mai 1877. Une religieuse ! Je ne risquais pas de trouver son acte de mariage…

La consultation des registres de l'état civil de Cluny m'a permis de vérifier immédiatement son acte de décès.

AD Saône-et-Loire, Cluny 5E 137/2 vue 5/23

Jamais je n'aurais eu l'idée de le chercher dans ce département où, jusqu'à présent, je n'avais aucun ancêtre identifié. Je dois donc une fière chandelle à Migrants 71. Comme ils l'indiquent sur leur page d'accueil, les auteurs ont eu une excellente idée : "Nous avons rassemblé dans cette base des actes trouvés sur le site des archives de Saône-et-Loire ayant la particularité de concerner des personnes venant de régions éloignées." À ce jour, la base comprend plus de 82 000 individus. Que les auteurs en soient ici chaleureusement remerciés.

Il n'échappera à personne que Cluny est un haut-lieu de la vie monastique depuis des siècles et que son rayonnement a attiré des dizaines de milliers de personnes venues de tous les horizons, ce qui explique certainement en partie le nombre considérable de migrants.

En l'occurrence, Adèle Lucide Morel était religieuse, sous le nom de sœur Sabine, au couvent des Dames St Joseph de Cluny. Un petit tour du côté de Wikipédia m'indique que cette congrégation catholique a été fondée en 1807, qu'elle a pris le nom de St Joseph de Cluny en 1812 et qu'elle eut rapidement une vocation essentiellement missionnaire. Sœur Sabine aurait aussi bien pu rendre l'âme à l'île Bourbon ou à St Louis du Sénégal !



(1) Voir le billet Jean Antoine qui ? publié le 22 juin 2015.

lundi 13 juillet 2015

Des ancêtres qui donnent du fil à retordre

J'ai entamé la semaine dernière des recherches sur une branche que j'avais quelque peu délaissée jusqu'à présent, mes ancêtres des Landes. Landais ? Du moins le croyais-je. J'ai tiré un brin de fil et j'ai dévidé toute une pelote !

Le point de départ

Tout commence avec Marie Ollé : "née le quinze nivôse sixième année républicaine à Dax suivant l'extrait de naissance à nous remis, fille mineure de Jean Ollé marchand et de Marie Menou", nous dit l'acte de mariage rédigé par le maire d'Aucun (Hautes-Pyrénées). Le 31 décembre 1807, elle épouse Jean Louis Fourcade dans ce village situé au pied du col du Soulor. L'un des mes ancêtres à la sixième génération (Sosa 56). Il a vingt-quatre ans et il est cultivateur dans un modeste village de montagne, elle a dix-neuf ans et vient d'une ville située à plus de cent cinquante kilomètres de là ; comment se sont-ils rencontrés ? Mystère !

Maisons anciennes à Aucun, collection personnelle

 Marie décèdera à Saint-Pé-de-Bigorre en 1849, si j'en crois l'acte de mariage de son fils Gabriel, mais les Hautes-Pyrénées figurent parmi les rares départements dont l'état civil n'est toujours pas accessible en ligne. Armons-nous de patience et, en attendant, allons voir de quoi il retourne dans les registres des Landes.

Les recherches dans l'état civil de Dax

Munie d'une date de naissance et d'un lieu précis, je n'ai pas trop de peine à reconstituer la famille de Marie Ollé, à un détail près : l'identité de la mère…

Je trouve en effet le mariage de Jean Peyou, marchand colporteur, et de Magdelaine Dumont, le 17 mai 1795 à Dax. Peyou ou Ollé ? Rien à voir, me direz-vous. Détrompez-vous, une mention en marge l'acte de naissance de leur premier enfant, Jean Pierre, né le 19 mai 1796 (je vous fais grâce du calendrier républicain), indique clairement que Jean Ollé, qui signe ainsi tous les actes de naissance de ses enfants, et Jean "dit de Peyou" ne sont bien qu'une seule et même personne. Et que Magdelaine Dumont est "dite Couroulo". Certes, mais non pas Marie Menou… allons, bon.

Mon ancêtre Marie Ollé a vu le jour une vingtaine de mois plus tard, le 4 janvier 1798, le fameux 15 nivôse an VI dont il était question plus haut. Son père est bien Jean Ollé, seule l'identité de sa mère, Marie Menou ou Magdelaine Dumont, pose problème.

Viennent ensuite une autre Marie en avril 1799, une petite Jeanne en mai 1800, un certain Laurent en mars 1803 et une dernière petite Marie en avril 1806, qui ne vivra que cinq jours. Tous ces enfants sont issus du couple formé par Jean Ollé (même si l'orthographe du patronyme diffère suivant la fantaisie des agents municipaux) et Magdelaine Couroulo. Cette dernière décède le 20 avril 1806, trois jours après la naissance de sa dernière fille.

J'aurais tendance à penser, sans en être tout à fait sûre, que Marie Menou et Magdelaine Dumont dite Couroulo pourraient bien être une seule et même personne : dans l'acte de mariage, l'un des témoins s'appelait Jean Menou et il était identifié comme étant un oncle de Magdelaine Dumont. Alors, confusion de l'officier de l'état civil en cette période troublée de la Révolution ? Pourquoi pas ? Affaire en suspens, pour l'instant, car Magdelaine Dumont semble originaire de Bagnères-de-Bigorre, toujours dans les Hautes-Pyrénées.

Jean Peyou ou Ollé, devenu veuf, se remarie le 21 janvier 1808 avec une certaine Marie Cazeils, également veuve, originaire de Montfort-en-Chalosse, âgée de quarante-six ans, tout comme lui. Ils n'auront apparemment pas d'enfant ensemble, mais la fille de l'un épousera le fils de l'autre ! Ils vivront tous deux fort longtemps : Jean jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans et son épouse Marie jusqu'à quatre-vingt-onze ans révolus. La cuisine du sud-ouest est réputée pour favoriser la longévité, dit-on…

Les recherches dans les registres paroissiaux d'Urdès

Ce second acte de mariage est intéressant, dans la mesure où il prodigue moult détails sur l'origine de Jean Peyou ou Ollé et sur l'identité de ses parents. Nous voilà donc partis vers Urdès, village de moins de trois cents habitants, aujourd'hui comme au temps de la Révolution. Nous sommes dans le Béarn, entre Artix et Arthez-de-Béarn, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Pau.

Les parents de Jean Ollé s'y sont mariés en 1756 :

"L'an 1756 et le dix et huit février receurent la bénédiction
nuptiale Jean Pierre d'Ollé parroisse de Montmorain
diocèze de Commenges, et Jeanne de Cap ditte de Fardet
native et habitante du lieu d'Urdez…
"

Ne vous méprenez pas sur l'usage de la particule, elle indique simplement l'appartenance à une maison, notion capitale dans toute la région pyrénéenne. J'y reviendrai après.

J'ai identifié quatre enfants issus du couple : Bernard en février 1757, Jeanne en mai 1759, notre fameux Jean déjà évoqué plus haut, né le 31 décembre 1761 et baptisé le 1er janvier 1762 (ici, clin d'œil appuyé à un de mes cousins, qui se reconnaîtra) et enfin une autre Jeanne onze ans plus tard, le 31 décembre 1772, ultime accouchement qui sera fatal à la mère, décédée deux jours après.

L'acte de décès du père nous éclaire un peu plus sur ces patronymes qui semblent varier comme girouette au gré du vent. Lorsqu'il rend son dernier souffle le 14 juillet 1803 (25 messidor an XI), l'acte indique :

"Jean Pierre Ollé dit Peyou proffession de
cordier, décédé le jour d'avant hier vingt et cinq du courant
vers les onze heures du soir, agé de huitante ans né en la commune
de Montmorin maison de Ollé, département de Haute Garonne
demeurant maison de Ollé dit Peyou de la commune d'Urdès,
arrondissement d'Arthès
…"

Je note au passage qu'il me faudra également exploiter les archives de Haute-Garonne. Le village de Montmaurin, suivant l'orthographe admise aujourd'hui, se situe à quelques lieues au nord-ouest de Saint-Gaudens. Non loin de Cassagnabère-Tournas, dont est originaire la branche Adema de ma famille, et non loin d'Aulon, dont est originaire la branche Artigues. Malheureusement, pas de registre en ligne avant 1773 pour la paroisse de Montmaurin, alors que Jean Pierre Ollé dit Peyou a vu le jour vers 1723 !

D'après l'onglet Migrations dans Heredis 2015

Partis des Hautes-Pyrénées vers les Landes et la Chalosse, nous voici maintenant en Haute-Garonne, après un passage dans les Pyrénées-Atlantiques, côté Béarn. Décidément, mes ancêtres aimaient arpenter les chemins, tout au long de la chaîne pyrénéenne chère à ma grand-mère maternelle.

Les "maisons" pyrénéennes

Mais attardons-nous un instant sur cette notion de "maison" évoquée plus haut. Il y a plus de trois ans, j'avais eu l'heureuse idée de télécharger le texte d'une conférence donnée le 2 octobre 2004 à Toulouse par Michel Sauvée, dans le cadre des journées nationales de généalogie de l'Entraide généalogique du Midi toulousain. J'y relève cette phrase introductive :

"Si dans le reste de la France, les hommes donnent un nom à leur maison, dans la société pyrénéenne, c'est la maison qui impose son nom aux hommes."

J'y apprends que, selon une coutume en vigueur dans les régions du Comminges, des Quatre Vallées, de la Bigorre, du Béarn et du Pays basque, la maison en tant que patrimoine familial, avec les biens fonciers qui y étaient attachés, était dévolue à un seul enfant du couple, en principe l'aîné, garçon ou fille. J'ai d'ailleurs constaté, à ma grande surprise, que cette pratique subsiste encore aujourd'hui, ce qui complique quelque peu les successions et suscite parfois des querelles familiales entre partisans de l'ancien usage  et tenants de l'actuel code civil.

Le nom de la maison, unique au sein du village, ne changeait pas. Il était ajouté au patronyme de tous ceux qui y demeuraient : parents détenteurs du patrimoine, couple qui leur succédait (y compris, selon les cas, le gendre ou la bru), enfants du couple, ainsi que les oncles, tantes, frères et sœurs célibataires tant qu'ils y demeuraient. Ce qui apparaît clairement à la lecture des registres ; il suffit de feuilleter quelques pages dans les registres d'Urdès, par exemple, pour relever les appellations suivantes : Dabadie dit Peyré, Toulouzaa dit Rey, Capdevielle dit Hausot, Loustalot dit Caplaing, et ainsi de suite.

Vous imaginez la difficulté pour le généalogiste amateur ? Il y a largement de quoi perdre le fil d'une génération à l'autre… ou encourager des vocations de détective.

lundi 6 juillet 2015

Farniente estival

Les températures caniculaires incitent au farniente. En outre, ces derniers jours ont été plutôt consacrés à Vérone, à Milan, à la peinture italienne et au bel canto. Et, accessoirement, à la photographie en voyage…

Autant dire que les recherches généalogiques (et les trouvailles qui les accompagnent) ont été plutôt minces. Je ne vous proposerai donc aujourd'hui que ce modeste croquis, rencontré au détour d'une page dans le registre paroissial de Salbris de 1788.

AD Loir-et-Cher Salbris BMS 1788
4E 232/85 vue 23/23

Bien sûr, il est à mille lieues des sublimes dessins de Léonard de Vinci, exposés en ce moment au Palazzo Reale, mais il correspond tout à fait à l'ambiance estivale de ce mois de juillet. Avez-vous remarqué le petit bonhomme assis dans l'herbe au bord de la rivière ?

Bonnes vacances à tous !

lundi 29 juin 2015

Exercice de paléographie facile

Je ne sais si vous connaissez Nuillé-sur-Vicoin ? Pour ma part, j'ai découvert l'existence de ce bourg (environ 1 200 habitants à l'heure actuelle) à l'occasion d'une alerte Geneanet : l'un de mes ancêtres à la douzième génération, Jacques Le Page ou Le Paige, y a vu le jour et y a été baptisé en mai 1622.

Nous sommes dans l'actuel département de la Mayenne, à une dizaine de kilomètres à vol d'oiseau au sud de Laval, à la frontière du Maine et de l'Anjou.

Comme je consultais les registres paroissiaux pour y rechercher l'acte de baptême, j'ai constaté qu'une main anonyme, dotée d'une écriture parfaitement lisible, avait pris soin d'établir un relevé en trois volumes des actes de baptême, de mariage et de sépulture pour les années, tenez-vous bien, de 1593 à 1710. Un remarquable outil pour les généalogistes amateurs qui, comme moi et en dépit des précieux conseils de Pierre-Valéry Archassal, peinent encore à déchiffrer les écritures anciennes !

Pour les baptêmes, par exemple, le document indique le prénom de l'enfant, les prénoms et noms des parents, ceux du parrain et de la marraine et, le cas échéant, la transcription de la signature, le tout servi comme sur un plateau. Presque trop facile…

Un texte un peu plus long laisse présager une mention insolite. Je ne résiste pas au plaisir de vous présenter celle-ci, à la date du 30 avril 1623 :

AD Mayenne E dépôt 125/E19 vue 70/198

"Pierre fils de Pierre Etienne Beuvron et de Anne Aubry
sa femme future. Le parrain a été Geofroy Aubry frère
de lad. Aubry et caution pour la décharge de l'enfant.
La marraine Julienne Jeudi. Led. enfant est né hors
mariage bien qu'il ait été engendré sous promesse et
faveur de mariage ainsi qu'ils ont fait à savoir. À la
suite desquelles led. Beuvron s'en est fui.
"

Sans commentaire !

Je ne suis pas sûre que j'aurais repéré cet acte dans sa forme originale :

AD Mayenne Mairie 1617-1667 vue 60/238

Notez au passage la curieuse façon d'écrire le chiffre 3 avant l'acte suivant. Il n'y a pourtant aucun doute, il s'agit bien de "May 1623".


Je me prends parfois à rêver… mais non, la paléographie fait partie du bagage indispensable à tout généalogiste. C'est une telle bouffée de plaisir, lorsque l'on déchiffre enfin les quelques mots qui résistaient jusque là à notre perspicacité !

lundi 22 juin 2015

Jean Antoine qui ?

Le 16 ventôse an V de la République une et indivisible ou, si vous préférez, le 6 mars 1797, vers dix heures du soir dans une maison de la grande rue de Peyrus, Jean Antoine pointe le bout de son nez.

La naissance de l'enfant n'est pas immédiatement déclarée à la mairie. Certes, le bourg est situé sur les contreforts du Vercors et nous sommes à la toute fin de l'hiver, mais je doute fort que les conditions météorologiques aient entravé les formalités à accomplir. L'obstacle est d'une autre nature. En effet, à cette date, Marie Nicolas, la mère du petit Jean Antoine, est mariée avec Pierre Roux depuis cinq ans, mais le bonhomme est absent depuis plusieurs années… Que faire ?

Près de trois mois s'écoulent. Le 29 mai à dix heures du matin, Marie Nicolas prend son courage à deux mains et se présente à la mairie, accompagnée de Jean Pierre Genilon, tailleur d'habits âgé de 28 ans, et de Jean François Gachon, tisserand de toile d'une soixantaine d'années. L'agent municipal rédige l'acte de naissance, indiquant au passage que Marie Nicolas est l'épouse "en légitime mariage de Pierre Roux volontaire ou employé dans les hôpitaux militaires depuis cinq à six ans". Bigre ! L'enfant est donc nommé Jean Antoine Roux. Marie, bien que sachant écrire, refuse de signer "pour raisons à elle connues".

Acte de naissance de Jean Antoine Morel
AD Drôme 1 Num 668 vue 9/157

Tout semble rentrer dans l'ordre l'année suivante : comme je l'ai narré dans un précédent billet, Marie Nicolas obtient le divorce le 6 juillet 1798 et épouse Antoine Morel douze jours après ; le couple reconnaît l'enfant dans l'acte de mariage. Le voici devenu Jean Antoine Morel. Du moins, le pense-t-on.

Le temps passe. D'autres enfants naissent : François Maurice (mon ancêtre direct) en 1800, Marie Victoire Emilie en 1803, Adelle Lucide en 1806.

En 1817, un mois avant son vingtième anniversaire, l'aîné de la fratrie, Jean Antoine, épouse Marie Sophie Blanc : les bans sont publiés les 26 janvier et 2 février, un contrat de mariage est rédigé le 29 janvier par Maître Eymard et le mariage est finalement célébré le 5 février. Il était temps ! La jeune épouse de 18 ans donne le jour à une petite Marie Sophie Alexandrine six jours plus tard !

Mais Jean Antoine vient de s'apercevoir qu'il figure dans les registres de l'état civil sous le nom de Jean Antoine Roux. Il est désigné dans les tous les actes rédigés à l'occasion de son mariage comme étant le fils de Pierre Roux, et cela ne lui plaît pas.

Le 10 avril 1817, il assigne ses parents devant le tribunal civil de première instance de Valence afin qu'ils renouvèlent la reconnaissance de leur fils et que le tribunal ordonne la rectification des actes concernés. Un jugement en ce sens est prononcé le 15 avril et, après diverses formalités, un extrait du jugement remis au maire de Peyrus le 22 mai, afin que celui-ci procède aux rectifications demandées. L'acte de mariage, l'acte de naissance de l'enfant du jeune couple et même les actes de publication de bans sont modifiés, avec mention marginale faisant état du jugement. L'extrait du jugement est intégralement transcrit dans les registres.

Le texte commence par ces mots : "Louis par la grâce de Dieu Roi de France et de Navarre à tous présents et à venir faisons savoir…" Bref, Jean Antoine est considéré comme l'enfant légitime d'Antoine Morel et de Marie Nicolas et doit désormais être désigné sous ce seul patronyme.

Affaire close ? Non pas. Mais, en attendant, la vie continue. Jean Antoine exerce le métier de voiturier. Marie Sophie met au monde deux autres filles : Marie Zoé Morel en janvier 1819 et Rosalie Victorine Morel en avril 1821. Elle-même décède en août 1823, alors qu'elle n'avait que vingt-cinq ans ; fausse couche qui aurait mal tourné ? L'histoire ne le dit pas. Quoi qu'il en soit, courte vie !

Je n'ai aucune information sur les douze années suivantes. Jean Antoine a-t-il envisagé de se remarier ? C'est probable, sinon comment aurait-il constaté que son acte de naissance n'avait pas été rectifié, comme les autres documents ? L'affaire est portée devant le tribunal de Valence en juillet 1835. Les temps ont changé, le jugement commence ainsi : "Louis Philippe, Roi des Français, à tous présents et à venir, salut", mais la conclusion est la même. Il faut dire et écrire Jean Antoine Morel.

Je suis néanmoins surprise par les délais : le jugement est enregistré le 15 juillet 1835, une grosse en est délivrée à Jean Antoine le lendemain, mais il ne la présente au maire de Peyrus que le 30 décembre 1836, plus d'un an après la décision du tribunal. Auguste Bellon transcrit le texte dans les registres de l'état civil et date sa copie du 1er janvier 1837.

Ensuite ? Eh bien, le 4 juin 1838 à cinq heures du soir en la mairie de Tain-L'Hermitage, Jean Antoine Morel épouse en secondes noces Catherine Chatillon, une veuve de trente-cinq ans. À ma connaissance, le couple n'a pas d'enfant.


Jean Antoine aura finalement obtenu gain de cause, mais il s'est écoulé quand même trente-huit ans entre la première rédaction de son acte de naissance et sa rectification définitive !