lundi 25 août 2014

Implexe, vous avez dit implexe ?

Les alertes Geneanet réservent parfois quelques surprises. Cette semaine, par exemple, le mariage du couple formé par René Roulleau et Marie Veau (vous avez le droit de sourire) le 13 février 1685 en l'église de Saint-Just-des-Verchers(1).

Ainsi munie d'une date et d'un lieu, je commençai par vérifier la présence de l'acte dans les registres paroissiaux. L'information était fiable.

AD Maine-et-Loire, Saint-Just-des-Verchers, vue 44/394
AD Maine-et-Loire, Saint-Just-des-Verchers, vue 45/394

J'en profitai pour ajouter quelques feuilles à cette branche de mon arbre généalogique : les prénoms et noms des parents, les mariages des enfants dans la même paroisse ou dans celles des environs, la sépulture de la mère, les baptêmes des petits-enfants et, une fois cette mise à jour faite dans ma base de données Heredis, je cliquai sur l'onglet "Lignée descendante" pour juger de l'effet.

La liste remplissait tout l'espace (et même au-delà), normal, René Roulleau est un de mes ancêtres à la neuvième génération. Qui plus est, dans la branche de mon grand-père maternel, une de celles que j'ai le plus étudiées, compte tenu de la facilité d'accès des archives du Maine-et-Loire. Avec des fratries fort nombreuses, qui résistaient apparemment plutôt bien aux périls divers qui menaçaient la petite enfance en ces temps lointains et dont les individus, arrivés à l'âge adulte, engendrèrent à leur tour une nombreuse progéniture. Laquelle, au fil du temps, a développé quelques ramures dans les Deux-Sèvres toutes proches.

Descendance de René Roulleau

Un point, toutefois, attira mon attention : certaines lignes du tableau apparaissaient en rouge. De quoi s'agissait-il ? À y regarder de plus près, des implexes !

Si vous n'êtes pas totalement néophyte en généalogie, vous avez sûrement déjà rencontré ce mot. Du latin "implexus" (mêlé, entrelacé), il fait référence au fait que certains de nos ancêtres figurent à plusieurs reprises dans nos arbres généalogiques, par exemple lors d'un mariage entre cousins germains ou issus de germains. Le nombre réel de nos ancêtres est de ce fait inférieur à leur nombre théorique.

L'implexe généalogique,
quelque chose comme ça ?

Je vous renvoie pour plus amples explications à l'article très clair et très bien documenté d'Entre nous et nos ancêtres : "Qu'est-ce qu'un implexe en généalogie ?"

Le couple qui nous intéresse aujourd'hui, celui formé par René Roulleau et Marie Veau, a donné le jour à huit enfants. L'une de leurs filles, Marie, épousa François Prisset en novembre 1706, en l'église Saint-Just-des-Verchers, en présence de nombreux parents et amis dont beaucoup apposèrent leur signature au bas du registre.

Leur petite-fille Anne épousa sur le tard (elle allait avoir trente-sept ans) André Bernier en février 1750 et leur arrière-petite-fille Marie Bernier épousa François Maitreau en juillet 1767, une semaine avant son seizième anniversaire. Les familles s'étaient établies à Concourson.

Nous voici arrivés à la fin du XVIIIe siècle, juste avant la Révolution. François Maitreau et Marie Bernier eurent au moins dix enfants entre 1769 et 1790. C'est à leur génération que certaines branches allaient s'entremêler avec celles de leurs cousins ! Leurs filles Jeanne et Louise épousèrent respectivement l'une François en 1797 et l'autre Pierre Roulleau en 1806. Deux frères dont l'arrière-grand-père, François Roulleau, était issu du même couple que l'arrière-grand-mère de leurs épouses, Marie Roulleau.

Ils étaient donc parents au quatrième degré selon le droit canon ou au huitième degré selon le droit civil. Pas de dispense à solliciter auprès des autorités, religieuses ou civiles. Mais pour moi la nécessité de coucher tout cela sur le papier, sous forme d'un schéma, si je veux m'y retrouver. Voici celui qui permet de visualiser les liens de parenté entre François Roulleau quatrième du nom et son épouse Jeanne Maitreau (il faudrait naturellement compléter les fratries de part et d'autre, mais cela devient rapidement illisible, c'est pourquoi j'ai simplifié au maximum).

Schéma faisant apparaître les liens de parenté
entre François Roulleau et Jeanne Maitreau

Pour compliquer encore un peu l'arbre généalogique, une troisième sœur, Jacquine Maitreau, épousa en 1813 un neveu des frères Roulleau, mais j'arrête là si je ne veux pas vous perdre en route…

Les lignes qui apparaissent en rouge sous l'onglet "Lignée descendante" d'Heredis sont donc celles des frères Roulleau et des sœurs Maitreau, ainsi que de leurs enfants, pour cause d'ancêtres communs.

Je ne suis pas directement concernée par ces implexes, car je descends d'un autre enfant du couple formé par François Maitreau et Marie Bernier : André, né en 1785, dont le fils Achille quittera les coteaux du Layon pour la vie militaire et prendra sa retraite à Pau. J'ignore donc comment Heredis résout l'épineuse question de la numérotation Sosa pour ces ancêtres qui apparaissent deux fois ou davantage dans les arbres d'ascendance.

Quelqu'un a la réponse ?




(1) Pour ceux que la géographie intéresse, nous sommes dans l'actuel département du Maine-et-Loire, au sud du fleuve, dans la région des coteaux du Layon.

lundi 18 août 2014

Énigme dans le bocage

Laissez-moi vous emmener aujourd'hui faire un tour dans les Mauges, cette partie de l'Anjou située au sud de la Loire, délimitée par la Vendée au sud-ouest et les coteaux du Layon à l'est. Plus précisément à Saint-Lézin, à la fin du XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV. Nous sommes à deux lieues environ de Chemillé, quelques lieues supplémentaires de Beaupréau et de Cholet, dans un paysage de bocage.

Carte trouvée sur le site de le ferme pédagogique
du GAEC La Passerelle

C'est dans la paroisse de Saint-Lézin que vivait le couple formé par Mathurin Tareau, fileur de laine, et son épouse Françoise Uzureau, mes lointains ancêtres à la onzième génération. Parmi leur progéniture, il y eut au moins deux filles : l'une, Jacquine, épousa Michel Douezy en 1692 et l'autre, Louise, épousa François Caillaud en 1696.

La lignée de la première conduit à travers le temps jusqu'à Jenny Letourneau, ma grand-mère paternelle, née en 1875 et décédée en 1940. La lignée de la seconde conduit à François Constant Uzureau, chanoine et historien, né en 1866 et décédé en 1948.


Un cousinage inattendu

Geneastar m'avait signalé au printemps dernier ce lointain cousinage avec un ecclésiastique dont la célébrité m'avait totalement échappée jusque là ! J'imprimai la liste des ascendants de François Constant Uzureau jusqu'à Mathurin Tareau et je rangeai le document, en attendant d'y revenir en temps utile.

Je l'ai repris depuis quelques jours, afin de compléter dans la mesure du possible cette liste, en y indiquant les dates et les lieux des baptêmes, des mariages et des sépultures, ainsi que les prénoms et noms des conjoints, avant de les saisir dans ma base de données. Je tiquais néanmoins sur un détail : Jacquine Caillaud, fille de François Caillaud et Louise Tareau, baptisée le 22 mars 1698 à Saint-Lézin, aurait donné naissance à un fils le 9 janvier 1748… à l'âge fort avancé (pour l'époque, bien sûr, ne vous méprenez pas) de cinquante ans, donc ! Cela me paraissait peu vraisemblable.

Première démarche

Tout d'abord, je vérifiai les informations à ma disposition. Oui, il existe bien dans les registres paroissiaux de Saint-Lézin un acte de baptême au nom de Jacquine Caillaud (ou Caillaut), à la date du 22 mars 1698, et la filiation ne laisse la place à aucune ambiguïté. Même si le patronyme est orthographié avec des variantes au fil du temps, selon les vicaires ou les curés.

Acte de baptême de Jacquine Caillaud
AD Maine-et-Loire, Saint-Lézin vue 153/278

De même, il existe bien un acte de mariage entre une certaine Jacquine Cailleau, avec la même filiation, et René Bompas le 26 novembre 1732 et un autre mariage entre Jacquine Caillaud, veuve de ce même René Bompas, et Jean Boutin le 5 août 1738 (c'est de cette union qu'est issu le jeune Jean Boutin, né le 9 janvier 1748, sur lequel j'ai achoppé).

Toutefois, ce dernier document attribue à la dite Jacquine vingt-trois ans, et non quarante. Je sais que l'imprécision sur l'âge des parties est monnaie courante dans les actes de l'époque, mais un écart qui la rajeunit de dix-sept ans, voilà qui n'est certes pas banal.

J'en profitai pour jeter un œil sur l'acte de sépulture daté du 15 avril 1780. Là encore, la femme de Jean Boutin est créditée (si je puis dire) de soixante-six ans, et non pas de quatre-vingt-deux ans, soit un écart de seize ans en sa faveur !

L'inspecteur mène l'enquête

Et s'il existait deux Jacquine Caillaud ? Je voulus en avoir le cœur net.

C'était parti pour quelques heures de recherches, des allers et retours fébriles entre les arbres en ligne sur Geneanet et les archives numérisées du Maine-et-Loire, des listes rapidement couchées sur des feuilles volantes, des notes inscrites mon journal de recherches…

Dans un premier temps, je décidai de reconstituer, dans la mesure du possible, l'ensemble de la fratrie issue du couple formé par François Caillaud et Louise Tareau, dont les noces avaient été célébrées à Saint-Lézin le 28 février 1696. Je descendis donc page après page les registres paroissiaux, heureusement fort lisibles sans l'aide d'un paléographe confirmé. Même si quelques pièges, çà et là…

Je ne dénombrai pas moins de neuf enfants, au rythme plus ou moins régulier d'un tous les deux ans, moins espacés au début, plus espacés à la fin de façon tout à fait classique :
  • Louise, baptisée en janvier 1697,
  • Jacquine en mars 1698,
  • Catherine en décembre 1700,
  • François en janvier 1703,
  • Jacques en avril 1705,
  • Jean en janvier 1707,
  • Renée en septembre 1709,
  • Pierre en août 1712,
  • et enfin Perrine en février 1716.

Tiens, tiens, cette petite dernière a eu pour marraine… devinez qui ? sa sœur Jacquine ! Et si, par la suite, on l'avait appelée Jacquine elle aussi ?

Acte de baptême de Perrine Caillaud
AD Maine-et-Loire, Saint-Lézin vue 274/278

Je cherchai ensuite à savoir si Jacquine "l'aînée" s'était mariée avant sa plus jeune sœur et je trouvai l'acte suivant : le 2 décembre 1719, "Jacquine Caillaux fille de François Caillaux et de Loüise Tareau âgée de vingt deux ans" a épousé un certain Pierre Courtois ou Courtais, en présence des pères et mères des deux conjoints, ainsi que d'autres parents. L'âge indiqué, vingt-deux ans, est cohérent avec l'âge réel, vingt-et-un ans.

C'est sans aucun doute ce même Pierre Courtois qui est présent au mariage de "l'autre Jacquine" avec René Bompas en novembre 1732. Il est d'ailleurs cité dans l'acte en tant que beau-frère de la jeune épouse du jour (elle a alors seize ans si elle ne fait qu'un avec Perrine).

Elle sera ainsi appelée Jacquine avec une belle constance dans les registres paroissiaux, lors de tous les événements qui jalonneront son existence jusqu'à son inhumation en avril 1780. Je note au passage que sa sœur Jacquine "l'aînée", femme de Pierre Courtois, sera la marraine de son premier né, René Bompas, baptisé en avril 1734.

Je n'ai donc pas la preuve formelle que la Perrine née en février 1716 et la Jacquine mariée en 1732, remariée en 1738 et décédée en 1780, ne sont qu'une seule et même personne ; mais j'estime avoir réuni un faisceau d'indices suffisamment concordants.

Soyons tout à fait honnête. Il y a un petit hic, un seul : l'acte de baptême du jeune Charles Boutin le 29 janvier 1746. Le curé de l'époque, René Ogereau, indique : "Charles né de ce jour fils de Jean Boutin métayer… et de Jacquine Courtais Caillault son épouse" ! Allons bon ! La plume du prêtre aurait-elle dérapé ou sa vue lui aurait-elle joué un tour ? Le parrain s'appelle Charles Courtais, la marraine est l'épouse de François Courtais, me voilà avec trois Courtais pour le prix de deux !

Le diable se niche dans les détails, dit-on. La preuve, en tous cas, qu'il y avait bien plusieurs Jacquine Caillaud dans la paroisse et que la confusion était possible.

Quelle leçon en tirer

Si j'ai éprouvé le besoin de vous conter par le menu mes élucubrations et mes recherches, c'est pour en tirer quelques solides principes :

1. D'abord, examiner les informations à notre disposition d'un œil suffisamment critique pour y déceler les incohérences éventuelles (de dates, de lieux, d'âge…).

2. Ensuite, ne jamais se satisfaire des informations de seconde main (pas de simple copier-coller, donc), mais toujours remonter à leur véritable source : les registres et les actes rédigés à l'époque des événements. Et les comparer, lorsque l'on a la chance d'avoir plusieurs versions (la collection communale et la collection départementale des registres d'état civil, par exemple).

3. Ne pas oublier que l'erreur est toujours possible et ce à tous les niveaux : personne n'est infaillible, ni l'officiant religieux qui rédige l'acte, ni le curé ou le vicaire qui le recopie sur le second registre, ni le transcripteur qui déchiffre mal un prénom, un nom, un métier, une date, ni le généalogiste qui saisit les informations dans sa base de données…

4. Ne pas perdre de vue les coutumes des régions où ont vécu nos ancêtres, elles peuvent nous fournir des pistes. Pour ma part, j'ai constaté que les aînés recevaient souvent le prénom de leurs parents ou de leurs grands-parents, que les garçons recevaient le même prénom que leur parrain et les filles le même que leur marraine, et que le prénom usuel différait parfois de celui du baptême.

5. Toujours noter les témoins, les intervenants, les personnes présentes citées dans les actes ainsi que leur lien de parenté avec les parties, s'il est indiqué. Là encore, ces éléments constituent des indices à exploiter.

Bon, j'arrête là ce ton un peu trop "pédago" peut-être pour des vacances estivales.

Et François Constant Uzureau, dans tout ça ?

Eh bien, permettez-moi de vous orienter vers Feuilles d'ardoise. La blogueuse qui se cache derrière ce joli titre a rédigé un billet sur ce personnage, à l'occasion du challenge AZ de juin 2014 : il s'intitule très logiquement "U comme Uzureau".

Ce fut l'élément déclencheur de mes investigations du moment, qu'elle en soit ici remerciée.

lundi 7 juillet 2014

Retour sur le challenge AZ 2014

Et voilà ! L'heure est venue de faire le point sur l'événement de ce mois de juin 2014… non, pas la Coupe du monde, voyons, le nouveau challenge AZ proposé par Sophie Boudarel.


Comme je n'ai pas encore lu tous les articles publiés jusqu'à maintenant (plus de mille quatre cents, je crois), vous me permettrez de revenir modestement sur mon expérience personnelle.

Commençons par les aspects bénéfiques.

En tout premier lieu, j'ai apprécié cette contrainte forte qui consiste à publier un article par jour, six jours sur sept, en suivant à la fois l'alphabet et un fil rouge complémentaire, ma grand-mère Julia. Rien de tel que la contrainte pour les adeptes de la procrastination dans mon genre ! Cela évite de papillonner et de se laisser distraire par le moindre moucheron qui passe à portée de regard (oui, je sais, je manque de cohérence dans mes comparaisons).

Le challenge m'a permis d'approfondir certains thèmes : les hôtels et les célébrités de la ville de Pau, l'Exposition universelle de 1900, la guerre de 1914-1918 (les fiches matricules, les gaz de combat, les uniformes, les décorations…), mais aussi la photographie ancienne ou les modes de vie de la bourgeoisie, à la Belle Époque et durant les Années folles. J'en oublie sûrement. La curiosité est plutôt une qualité chez les généalogistes et j'ai eu, à plusieurs reprises, le plaisir de la satisfaire.

J'ai également découvert qu'il n'était pas inutile d'élargir le champ de ses investigations à l'entourage de ses ancêtres, non seulement aux branches collatérales, mais aussi aux amis, même sans lien de parenté avéré ; c'est une manière d'enrichir l'histoire familiale. Je retiens la leçon et m'en servirai à nouveau, lorsque l'occasion s'en présentera.

Ce challenge a également accru mon intérêt pour certains sujets. Il a orienté mes lectures, comme le choix d'expositions ou de programmes de la télévision. Je citerai pêle-mêle "Paris 1900, la ville spectacle" au Petit Palais, "Été 1914, les derniers jours de l'ancien monde" à la Bibliothèque nationale de France (site François-Mitterrand), "François-Ferdinand ou la fin du monde" sur France 2, le samedi 28 juin.

J'ai déjà évoqué quelques livres dans d'autres billets. J'en citerai cinq aujourd'hui : Reconnaître les photos et cartes postales anciennes, Retrouver un soldat de 1914-1918, La Belle Époque (déjà évoqué à plusieurs reprises au cours du challenge), Si nous vivions en 1913 et Penser la Grande Guerre. Vous en trouverez les coordonnées à la fin de cet article, si cela vous intéresse.

J'en ajouterai un sixième, qui n'a pas de rapport direct avec mon sujet, si ce n'est que je l'ai découvert à la librairie de la BnF, en sortant de l'exposition : Des bibliothèques pleines de fantômes, de Jacques Bonnet. Un petit bijou d'humour !

Durant le challenge, j'ai également entrepris de faire l'inventaire raisonné des centaines de photos anciennes dont je suis dépositaire et qui sont disséminées dans des enveloppes et des boîtes de toutes formes et de toutes couleurs, occasionnant à chaque fois que j'en ai besoin de vastes parties de cache-tampon. À ce détail près qu'il n'y a personne pour me souffler si "je brûle" ! Encore un point positif, donc.

Passons maintenant aux inconvénients du challenge.

C'est une activité éminemment chronophage, comme chacun d'entre vous l'a sûrement expérimenté. Pour ma part, j'ai choisi le fil conducteur vers la fin du mois de mars. Durant la première quinzaine d'avril, j'ai listé les thèmes à traiter selon les différentes lettres de l'alphabet, avec plus ou moins de facilité (toujours l'angoisse du K ou du W !) et j'ai entamé la rédaction des premiers billets le dernier dimanche d'avril. Était-il pluvieux ? je ne m'en souviens pas.

J'ai ensuite conservé un rythme relativement soutenu au mois de mai, trois ou quatre articles par semaine, avant de ralentir en juin. À une exception près, j'ai respecté l'ordre alphabétique, de façon à  garder une certaine cohérence d'un billet à l'autre, et j'ai mis un point final à la lettre Z le 25 juin, cinq jours avant la date fatidique. Ouf !

Si je suis capable de vous raconter tout cela, c'est que j'ai également pris l'habitude de tenir un journal de mes activités généalogiques. Vive le cahier Moleskine !

Inutile de préciser que, durant ces trois mois, la liste de mes ascendants directs n'a pas bougé d'un iota. Mais, finalement, cette pose fut plutôt bénéfique. J'ai repris ces jours-ci mes recherches généalogiques avec un œil neuf.

Par exemple, j'ai passé en revue mes ancêtres des générations les plus proches, en notant les éléments à vérifier, les points à approfondir, les questions que je ne m'étais pas posées auparavant. J'ai entamé des recherches plus poussées sur les fratries et les branches collatérales, qui réservent parfois de bonnes surprises. Mais chut, gardons du grain à moudre pour la rentrée.

Un seul hic, finalement : quel fil conducteur choisir pour le challenge 2015 ?

D'ici là, il est grand temps de faire une pause estivale. Vous ne m'en voudrez pas si je vous donne rendez-vous dans six semaines ? Bonnes vacances, bonnes recherches et bonnes lectures à tous !


Mes lectures récentes

Sandrine Sénéchal, Thierry Dehan, Savoir reconnaître les photos et les cartes postales anciennes, Archives & Culture, 2011, 78 pages

Yves Buffetaut, Retrouver un soldat de 1914-1918, Archives & Culture, 2013, 96 pages

Michel Winock, La Belle Époque, Perrin, collection Tempus n°44, 2003, 429 pages

Antoine Prost, Si nous vivions en 1913, Grasset, 2014, 138 pages

Antoine Prost, Jay Winter, Penser la Grande Guerre, un essai d'historiographie, Éditions du Seuil, collection Points histoire, 2004, 354 pages

Jacques Bonnet, Des bibliothèques pleines de fantômes, Arléa, 2014, 181 pages

lundi 30 juin 2014

Z comme zoom

Je n'ai pas éprouvé trop de difficulté à choisir ce terme pour illustrer la dernière lettre de l'alphabet et clore ainsi le challenge AZ 2014, dédié à ma grand-mère Julia.

Comme chacun sait, le zoom est un objectif photographique à focale variable, permettant de réaliser, notamment s'il s'agit d'un zoom "trans-standard", aussi bien des portraits et des gros plans que des vues plus générales, en passant du téléobjectif au grand-angle.

Et c'est bien ce que j'ai tenté de faire durant tout ce mois de juin : tantôt, je me suis focalisée sur Julia, tantôt j'ai élargi mon champ de vision à son entourage, son mari, ses frères, ses enfants, aux époques qu'elle a traversées et aux lieux où elle a séjourné.

La référence à la photographie m'est venue tout naturellement. Je suis dépositaire d'un grand nombre de clichés, dont certains fort anciens, et c'est en partie par ce biais que je me suis intéressée à la généalogie. Il s'agissait d'identifier ces inconnus, de mettre un nom sur ces visages et de dater avec plus ou moins de certitude l'époque où les photos avaient été prises.

J'ai alors réalisé que j'avais fort bien connu ma grand-mère, qui était née au XIXe siècle, et que mes propres petits-enfants étaient nés au XXIe siècle ! L'écart me parut soudain considérable. Les modes de vie étaient, à mon sens, radicalement différents. Je me trouvais entre les deux, en quelque sorte investie d'une mission, celle de transmettre une mémoire qui risquait de s'effacer au fil du temps. Vous connaissez l'histoire des bibliothèques qui brûlent lorsque disparaissent les porteurs de traditions orales…

Mais revenons à la photographie. Je vous propose aujourd'hui quatre portraits au format "carte de visite" et un dernier vraisemblablement réalisé dans une cabine Photomaton.

Le portrait "carte de visite"

Il fut inventé par le célèbre photographe français André Adolphe Eugène Disdéri (1848-1889), qui avait ouvert un studio boulevard des Italiens à Paris dès 1854. Nous étions alors sous le Second Empire, une trentaine d'années après les premières expériences de Niepce et quinze ans après les premiers daguerréotypes.

Disdéri cherchait à réduire les coûts de production, avec une chambre munie de plusieurs objectifs, afin d'obtenir de quatre à huit portraits sur une même plaque. Les portraits pouvaient être identiques, s'ils étaient réalisés en une seule pose, ou différents, s'ils étaient réalisés en plusieurs poses, grâce à un châssis mobile faisant glisser la plaque sensible au fond de la chambre.

Une plaque de 18 cm sur 24 cm permettait ainsi d'obtenir huit vues de 6 cm sur 9 cm en un seul tirage. Les clichés étaient découpés et collés sur un carton rigide, de dimensions légèrement supérieures, avec le nom et l'adresse du photographe, qui conservait par devers lui les négatifs pour des retirages éventuels. Les tarifs étaient dégressifs.

Le procédé breveté par Disdéri fut bientôt repris par de nombreux studios photographiques, en province comme à Paris. À l'origine plutôt réservée à l'aristocratie, la mode du  portrait "carte de visite" fut bientôt imitée par la bourgeoisie, avec un succès grandissant qui perdura jusqu'au moment où la carte postale prit le relais.

Voici quatre portraits "carte de visite" de ma grand-mère. Les deux premiers proviennent du studio Chilo, installé 47 rue Porte Neuve à Pau : ils sont caractéristiques d'une époque où les temps de pose étaient relativement longs et nécessitaient une certaine immobilité de la part du sujet, d'où le guéridon sur lequel s'appuie la petite fille ou le prie-Dieu sur lequel est agenouillée la communiante. Julia était née en mai 1882, ces portraits ont donc été vraisemblablement réalisés au tout début des années 1890.

Julia Fourcade enfant
 
Julia Fourcade en communiante
Julia Fourcade jeune fille

Julia Fourcade jeune femme

J'aime beaucoup le troisième portrait, en léger profil, réalisé par le studio Subercaze, un peu moins celui réalisé par le studio Véran. Je trouve néanmoins dans ce dernier une sorte de mélancolie dans le regard, qui me rappelle ma mère. Je pense qu'ils sont tous deux antérieurs au mariage de Julia, en novembre 1900.

Les cabines automatiques Photomaton

Là, plus de studio, plus de mise en scène, plus de photographe opérant derrière un volumineux appareil sur pied. Le sujet "se tire le portrait" sur un fond neutre, selon une pose standardisée.

Si le premier appareil de photographie automatique fut testé à l'Exposition universelle de 1889, il faudra néanmoins attendre Anatol Josepho, Américain d'origine russe, pour voir se développer la première cabine photographique automatique payante. Le brevet en fut déposé en 1925 et la cabine photo, qui délivrait une bande de huit portraits en huit minutes, contre une pièce de 25 cents, connut un succès immédiat.

Les droits en furent acquis par un groupe d'investisseurs américains dès 1927 et c'est de cette époque que date l'entreprise Photomaton.

Le succès phénoménal de la cabine automatique dans les décennies suivantes provient à la fois de l'engouement pour la photographie en général et du besoin de plus en plus fréquent de fournir des preuves de son identité sur toutes sortes de documents administratifs. Le principe a évolué avec la transformation de la société et de l'univers de la photo (passage du noir et blanc à la couleur, apparition de la photo numérique, détournement à des fins artistiques, développement de l'événementiel…).

Voici un portrait de ma grand-mère, réalisé vers la fin de sa vie, dans une cabine automatique. Nous sommes alors dans la première moitié de la décennie 1960. Il me permet un dernier clin d'œil : ce petit ruban de gros-grain autour du cou que Julia affectionnait particulièrement, était-il destiné à dissimuler les outrages du temps ?

Julia Fourcade vers la fin de sa vie


Sources

Encylopædia Universalis, article sur André Adolphe Eugène Disdéri

Bibliothèque nationale de France, exposition virtuelle intitulée "Portraits/Visages-Double face"

Site de l'entreprise Photomaton, page intitulée "Photomaton, plus de 75 ans d'histoire(s) !"

samedi 28 juin 2014

Y comme ypérite

Ypérite, le mot figure sur la fiche matricule de Jean Fourcade, une simple feuille qui résume sept longues années passées sous les drapeaux, dont cinq années pleines en campagne contre l'Allemagne, durant la Première Guerre mondiale.

J'ai déjà brièvement évoqué le parcours militaire des frères de Julia dans le billet intitulé K comme Kaiser Guillaume II. Permettez-moi de revenir aujourd'hui plus en détail sur le cas de Jean.

Fiche matricule de Jean Fourcade
Source AD Pyrénées-Atlantiques

Sa fiche matricule rappelle qu'il est né le 19 octobre 1889 à Pau et qu'il est le fils de Théodore Fourcade et d'Eugénie Caperet, domiciliés 20 rue des Arts. Elle comporte également une description sommaire : cheveux et sourcils noirs, yeux gris foncé, taille 1,66 m. Je passe sur le "front haut", le "nez moyen" et le "menton rond" qui ne m'ont jamais paru très parlants ; en cette matière, rien ne vaut la photo.

Mon grand-oncle sous les drapeaux

Classé dans la première partie de la liste par le Conseil de révision, Jean effectue deux ans de service militaire comme soldat de 2e classe au 18e régiment d'infanterie en garnison à Pau. Incorporé le 5 octobre 1910, il est libéré le 26 septembre 1912 avec un certificat de bonne conduite.

Retour à la vie civile, dans la chemiserie familiale, pour deux ans à peine. La mobilisation générale est décrétée le 2 août 1914, le voilà de nouveau sous l'uniforme. Le 6 août, le régiment quitte la gare de Pau pour monter directement au front.

Mais ne comptez par sur la fiche matricule pour vous fournir des détails sur le parcours de vos ancêtres militaires. Il faut se reporter aux journaux des marches et opérations (JMO) pour avoir le récit des événements auxquels chaque unité a participé. Hélas, ce précieux document n'existe plus pour le 18e régiment d'infanterie. On trouvera néanmoins sur Internet(1) les batailles dans lesquelles le régiment a été engagé : Charleroi, la Marne, le Chemin des Dames, Verdun, Craonne… la liste est longue !

Jean Fourcade sous l'uniforme vers 1917
Archives personnelles

La fiche matricule de Jean Fourcade comporte néanmoins trois indications importantes : une blessure, une citation et une décoration.

Intoxiqué au gaz ypérite

De quoi s'agit-il ? L'ypérite, autre nom du gaz moutarde, figure dans la liste des armes chimiques. À base de chlore et de soufre, elle a un effet vésicant et provoque de graves brûlures aux yeux, à la peau et aux muqueuses. Sans parler des effets dévastateurs sur le moral des troupes. Elle fut employée par les Allemands pour la première fois en 1915 dans la région d'Ypres, en Belgique, ce qui lui valut sa dénomination d'ypérite.

Jean Fourcade est intoxiqué par ce gaz le 22 avril 1918 à Tricot (Oise) et évacué le même jour. La fiche matricule indique qu'il souffre d'une kératite, c'est-à-dire d'une inflammation de la cornée à l'œil droit, et d'une conjonctivite, c'est-à-dire d'une inflammation de la muqueuse qui tapisse l'intérieur de la paupière, à l'œil gauche.

Les lésions devaient être sérieuses, car il ne sortira de l'hôpital qu'un mois plus tard, le 29 mai 1918 ; et retournera "aux armées" dès le 9 juin.

Cité à l'ordre de la brigade

Deuxième indication précieuse sur la fiche matricule, la mention suivante :
"Cité à l'ordre de la Brigade N°109 du 20.1.19. Chargé d'assurer la liaison entre l'I.D.(2) et son régiment pendant les durs combats de Guron(3) du 16 au 20 Sept. 1918 a parfaitement accompli sa mission malgré des bombardements sévères."

Cette citation lui vaudra une décoration.

Croix de guerre avec étoile de bronze

C'est une décoration instaurée par la loi du 2 avril 1915 pour récompenser les combattants qui ont accompli une action remarquable.

Il s'agit d'une croix à quatre branches, avec deux épées croisées. En son centre, à l'avers la tête de la République, coiffée du bonnet phrygien et d'une couronne de laurier. Au revers 1914-1915, puis successivement, car la guerre a duré plus longtemps que prévu, 1914-1916, 1914-1917, enfin 1914-1918.

Le ruban est vert avec des rayures rouges verticales et comporte une étoile de bronze, d'argent ou de vermeil, ou une palme de bronze ou d'argent suivant l'importance et le nombre de citations.

Croix de guerre 1914-1918
(sans étoile ni palme sur la photo) 

Compte tenu de sa citation à l'ordre de la brigade, Jean Fourcade est donc décoré de la Croix de guerre avec étoile de bronze. Il ne sera mis en congé illimité de démobilisation que le 2 août 1919 ! A-t-il stationné avec son régiment dans la région de Mulhouse, après l'armistice ? C'est vraisemblable, mais ce n'est qu'une supposition.

J'ai eu récemment l'occasion d'interroger l'une de ses petites-filles : elle m'a indiqué que son grand-père (mon grand-oncle) parlait fort peu de tout cela. Elle savait qu'il avait donné sept ans de sa jeunesse à l'armée, elle savait également qu'il avait été "gazé", mais elle ignorait tout de cette citation et de cette décoration. Jean faisait partie de ces innombrables héros discrets de la Première Guerre mondiale.

Il restait néanmoins mobilisable en cas de nouveau conflit. Simplement, comme il s'était marié en 1920, sa classe de mobilisation (à ne pas confondre avec la classe de recensement) reculait au fur et à mesure qu'augmentait le nombre de ses enfants. C'est pourquoi l'année 1909 est rayée et remplacée par 1903 en haut de sa fiche matricule.

Il ne fut définitivement dégagé de ses obligations militaires que le 15 octobre 1938, moins d'un an avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale ! Il avait alors quarante-neuf ans. Il vécut encore de nombreuses années, dans la bonne ville de Pau où sa sœur Julia venait lui rendre visite de temps en temps.


Jean Fourcade et sa soeur Julia
Archives personnelles



(1) Je vous conseille en particulier le site suivant : http://chtimiste.com

(2) I.D. est l'abréviation d'infanterie divisionnaire, unité qui regroupe plusieurs régiments.

(3) C'est du moins ce que je déchiffre sur le document, sans aucune certitude. Pinon serait plus vraisemblable, compte tenu de la date de l'événement.