lundi 30 décembre 2013

Retour au Service historique de la Défense


Quatre semaines après une première visite destinée à effectuer les formalités d'inscription, j'ai honoré mon rendez-vous. C'était un lundi, jour où le SHD est ouvert de 13 heures à 17 heures. Je me présente avec ma carte plastifiée toute neuve, mes feuilles volantes, mon crayon et mon appareil photo. Le préposé à l'entrée de la "salle des références" m'inscrit sur la feuille de présence et me fait gentiment les honneurs de la salle de lecture, m'indiquant tout ce que j'ai le droit de faire et de ne pas faire.

Ça y est, je peux enfin réclamer le dossier de mon arrière-grand-père Achille Maitreau au comptoir et prendre place à l'une des grandes tables de lecture. Enfer et damnation ! Le nom figurant sur le dossier n'est pas le bon ! Je retourne au guichet en croisant les doigts, surtout ne pas s'énerver, cela fait rarement avancer les choses. C'est une simple erreur de numéro et ce n'est pas moi qui l'ai commise, le personnel derrière le comptoir s'affaire, téléphone, me demande de patienter un quart d'heure, peut-être ai-je envie de boire un café ? Bon, ne vous méprenez pas, si je réponds oui, il me faudra quitter la salle et chercher la machine à café, je ne suis pas sûre qu'il y en ait une dans les parages.

Je garde à l'esprit qu'il s'est écoulé quatre semaines entre la commande du dossier et le jour de consultation et que l'une des raisons avancées pour un tel délai tient au fait que toutes les archives du SHD ne sont pas stockées sur place, à Vincennes. Faudra-t-il patienter quatre longues semaines supplémentaires avant de pouvoir enfin poser les yeux sur des feuilles jaunies, mais ô combien importantes pour moi ?

Je me réfugie dans la salle des références, où je feuillette un ou deux livres mis à la disposition des visiteurs, style "les archives militaires, mode d'emploi". Quand j'estime suffisant le temps écoulé, je tente ma chance une deuxième fois au comptoir des retraits et là, alléluia, j'ai enfin dans les mains le bon dossier.

Dossier Achille Maitreau

Je m'installe en bout de table, près d'une des grandes baies vitrées pour bénéficier au maximum de la lumière du jour, en ce lundi de décembre superbement ensoleillé, et je passe en mode "généalogiste affairé". D'abord faire la liste des documents, une quinzaine représentant vingt-sept pages au total, dont certaines me semblent prometteuses. Ensuite photographier toutes les pièces, sans flash bien sûr, mais il y a suffisamment de lumière, et même de grandes tables à disposition sous les fenêtres en cas de besoin. Enfin entamer une lecture minutieuse, avec prise de notes, un oeil sur la montre car la salle ferme à 17 heures, et le temps passe vite quand on est plongé dans un dossier.

Je termine la transcription de toutes les feuilles qui m'intéressent pile à l'instant où la présidente de salle entame le tour des tables pour annoncer la fermeture dans dix minutes. Je rassemble mes notes, referme soigneusement le dossier et le rapporte au comptoir. Si j'avais voulu, j'aurais pu demander qu'il soit mis de côté pour une nouvelle consultation le lendemain, mais ce n'est pas la peine, j'en ai fait le tour.

Alors, qu'y ai-je trouvé d'intéressant ? Plusieurs copies de l'acte de naissance d'Achille Maitreau, des états de services permettant de reconstituer toute sa carrière militaire, avec les dates de promotion à chaque grade, les campagnes et les blessures, un rapport au ministre de la guerre sur sa demande de permission de mariage, le certificat et le contrat de mariage, un document de la main de mon arrière-grand-père sur sa situation militaire depuis le début de la guerre de 1870 jusqu'à la fin de la Commune, enfin divers documents relatifs à sa pension de retraite. Bref, du grain à moudre, j'y reviendrai dans un prochain billet.

Une chose est sûre, cette journée au SHD sera suivie de plusieurs autres, ne serait-ce que pour en savoir davantage sur les régiments dans lesquels mon arrière-grand-père a servi, sur les uniformes et sur les décorations qu'il a portés, sur les campagnes auxquelles il a participé. L'année qui vient s'annonce généalogiquement prometteuse !

lundi 23 décembre 2013

Un nouveau curé au Louroux-Béconnais


La lecture assidue des registres paroissiaux permet de mesurer la place de la religion dans la vie quotidienne de nos ancêtres sous l'Ancien Régime.

Les cérémonies se succèdent : les mariages, en novembre, en janvier et en février notamment, parfois plusieurs le même jour, les baptêmes au rythme des naissances fort nombreuses pour chaque couple, les enterrements au rythme des accidents, des maladies et des épidémies… Sans compter les fiançailles, qui doivent bien faire l'objet d'une cérémonie particulière, puisqu'elles sont parfois mentionnées dans les actes de mariage.

Je n'oublie pas non plus les sacrements de pénitence et d'eucharistie aux promis, l'extrême-onction aux mourants, la première communion des adolescents, les grandes messes paroissiales, la visite de l'évêque, les processions, les fêtes carillonnées, le baptême d'une nouvelle cloche, la bénédiction d'un nouveau pont sur la rivière, que sais-je… bref, le clergé ne chôme pas et il en rend parfois compte dans les registres.

Je suis d'ailleurs encore surprise par le nombre de religieux dans le moindre bourg : curé, vicaires, chapelains, prieurs, prêtres habitués ou succursaires, diacres… Sans compter le personnel auxiliaire, sacristains, marguilliers, sacristes de peine. L'occasion d'enrichir au passage son vocabulaire !

Statue de Saint Aubin, dans l'église du Louroux-Béconnais
Archives personnelles

Mais je ne m'étais jamais posé la question : que se passe-t-il lorsqu'un curé entre en fonction dans sa nouvelle paroisse ? J'ai trouvé un début de réponse dans les registres du Louroux-Béconnais (on écrivait à l'époque "le Loroux" ou "le Loroux Béconnois"), dans l'actuel département du Maine-et-Loire, sur la route qui mène d'Angers à Chateaubriant.

Pour vous donner une idée, Le village comptait 340 feux, soit environ 1 535 habitants, vers 1720. Une quarantaine d'années auparavant, en 1678, messire François de Landevy, curé en titre de l'église du Louroux dédiée à Saint Aubin, "résigne" (nous savons maintenant que les ecclésiastiques ne démissionnent pas, n'est-ce pas ?). René Serezin lui succède.

Le nouveau venu aime le respect des procédures, à n'en point douter. Qu'on en juge : il fait rédiger par le vicaire Pierre Voisinne un acte de prise de possession de la cure et de la paroisse ! Ce dernier, qui n'est pas avare de détails, nous narre par le menu la cérémonie. René Serezin, "revestu de la robbe, surplis, estolle et bonnet quarré", pénètre dans l'église, asperge les assistants d'eau bénite, s'agenouille devant le crucifix, pose les lèvres sur l'autel, ouvre le missel  et l'Évangile et en donne lecture, prend place dans le chœur, inspecte le ciboire et les fonts baptismaux, sonne les cloches et déclare enfin prendre possession "personnellement, réellement et actuellement" de la cure du Loroux. Le tout devant un parterre de témoins composé de prêtres et de notables, dont maître Bonaventure Fourmy, notaire de la baronnie de Bécon. Les témoins apposent leur signature au bas de l'acte. La cérémonie a lieu le samedi qui précède la Pâque de 1679, un premier avril (sans y voir pour autant malice, je pense).

Il semble que l'acte en question ait été lu le lendemain, au cours de la grande messe paroissiale, comme le précise encore Pierre Voisinne.

Je m'interroge sur ce formalisme. Y a-t-il eu contestation ou chicane ? D'après le compte-rendu, le curé précédent, François de Landevy, s'efface devant son cousin, René Serezin, à l'automne 1678, le jour de la Saint-François, ce qui pourrait correspondre au 4 octobre. Le visa de l'évêque d'Angers ne parviendra que le 27 mars suivant. Simple lenteur administrative ou autre raison ?

Je me demande également pourquoi François de Landevy passe la main. Lassitude ? Problème de santé ? Sa signature n'apparaît nulle part, au bas des actes, dans les mois ni même les années qui précèdent, mais il ne rendra l'âme que sept ans plus tard, à l'âge de soixante ans environ. Il sera enterré dans le chœur de l'église, devant le grand autel, le 15 août 1685.

Volonté du nouveau curé d'asseoir son autorité sur les prêtres de la paroisse, après des années d'absence ou de laxisme de la part de son prédécesseur ? À l'examen attentif des registres durant toute la période où François de Landevy a été curé en titre (depuis 1652, si j'en crois le Dictionnaire historique de Célestin Port), on peut se poser la question. Le curé n'apparaît que de façon épisodique et ne signe que rarement, laissant la part belle à ses vicaires successifs. Certains actes ne comportent aucune signature, des registres ont disparu, bref, il flotte sur ces documents comme un parfum de négligence.

René Serezin s'emploiera d'ailleurs à y mettre bon ordre, achetant des registres sur ses propres deniers, recopiant ou faisant recopier les actes, établissant des tables alphabétiques : je vous ai déjà narré tout cela dans un précédent billet(1).

Mais je ne voudrais pas non plus interpréter de façon abusive ces quelques paragraphes sur lesquels je suis tombée au détour d'une page. Peut-être semblable cérémonie a-t-elle lieu, sans pour autant être mentionnée, à chaque changement de curé. Et vous, avez-vous fait semblables découvertes ?

(1) Voir le billet du 2 décembre dernier "Qui a égaré les registres ?"

lundi 16 décembre 2013

Dernier bilan avant les fêtes


En cette période de l'Avent, les généablogueurs font le point sur leur année généalogique, suivant en cela les suggestions de Sophie Boudarel : permettez-moi d'en faire autant.

Deux pistes de réflexion pour ce billet :
  • Mes recherches proprement dites,
  • Mes résolutions, prises en décembre dernier, pour l'année 2013.

Source Icon Archive


Difficile de mesurer les progrès accomplis dans mes recherches généalogiques sur les douze derniers mois, car je n'avais pas fait de bilan comparable l'année dernière à la même époque.

Disons simplement que j'ai aujourd'hui 645 ascendants directs identifiés, dont 8 à la quatorzième génération, ce qui nous emmène quand même à la toute fin du XVIe siècle, à l'époque des Valois. C'est peu et c'est beaucoup. Je m'explique : lorsque j'ai entamé la consultation des registres paroissiaux, je n'imaginais pas remonter si vite et si loin, mais, restons modestes, cela ne représente guère que 4 % de mes 16 382 ancêtres potentiels sur quatorze générations !

Chiffre que je n'atteindrai d'ailleurs jamais, pour de multiples raisons dont celle-ci : je ne connais que 14 de mes arrière-arrière-grands-parents ; en effet, sous la Monarchie de Juillet, du temps où Louis-Philippe était roi des Français, Madeleine Laubret et Elisabeth Marie Letourneau donnèrent le jour, l'une à Salbris et l'autre à Château-Gontier, à des enfants naturels de père inconnu. Cela réduit déjà sensiblement le champ des possibles.

Mais soyons positifs : j'ai identifié 100 % de mes aïeux identifiables sur les six premières générations (56 individus au lieu de 64, donc), 90 % de la septième génération et près de 80 % de la huitième.

Si je voulais établir un classement de mes AAGP au vu des membres de leur lignée ascendante figurant dans ma base de données, le podium serait le suivant :
  • Jeanne Pinier, largement en tête avec 169 ancêtres, dont une certaine Perrine Ermouin, née vers 1568, qui est à ce jour ma plus lointaine ancêtre identifiée,
  • L'époux de Jeanne Pinier, Jean Baptiste Troussier, second avec 84 ancêtres, dont un couple qui célébra son mariage en février 1616,
  • Elisabeth Marie Letourneau, encore elle, troisième avec 78 ancêtres.

Les branches les plus fournies se situent sans surprise dans les départements du Maine-et-Loire et de la Mayenne, où les archives sont particulièrement accessibles de longue date. A contrario, certaines branches ne sont guère développées, soit parce que les départements concernés n'ont toujours pas mis leur état-civil en ligne (regard appuyé en direction des Hautes-Pyrénées et du Gers), soit parce que les registres ne sont pas parvenus jusqu'à nous (là, je fais allusion à Husson, dans l'extrême sud de la Manche, un peu plus de 200 habitants aujourd'hui, mais quatre fois plus au temps de la Révolution).

En tout état de cause, je ne me pose pas en "collectionneuse d'ancêtres". Je préfère approfondir mes connaissances sur chaque couple, leurs métiers, leurs enfants, les lieux où ils ont vécu, les événements auxquels ils ont été confrontés… il m'arrive même de faire des recherches non seulement sur les témoins nommés dans les actes, mais également sur le curé ou sur le maire du village ! Une forme de sérendipité, qui conduit parfois à des trouvailles inattendues.

Passons maintenant aux résolutions prises pour l'année 2013. Rappelez-vous, je vous en avais fait part le 31 décembre dernier, sous le titre "La procrastination, ça suffit" (bon, vous aviez peut-être la tête ailleurs à ce moment-là).

Je n'ai pas encore fait d'incursion à la librairie de la Voûte, ce n'était pas le plus urgent, mais je n'ai pas pour autant manqué de lecture cette année, loin de là. Il faudra que je vous raconte cela un jour.

Je n'ai malheureusement pas remis les pieds au Centre d'accueil et de recherche des Archives nationales, le fameux CARAN, depuis une première visite, au cours d'un atelier sur les archives notariales en… mai 2012 ? Bigre, c'est à mettre en tête de liste pour 2014 ! Ceci fera l'objet d'un autre billet.

Je n'ai pas eu non plus l'opportunité d'aller aux Archives départementales du Maine-et-Loire, afin de vérifier si l'un de mes ancêtres Maitreau avait acquis des biens nationaux, sous la Révolution (comme je l'en ai soupçonné, à partir d'une simple mention dans le Dictionnaire historique de Célestin Port). Vaste sujet, là aussi, d'autant que ce même François Maitreau est décédé de mort violente en 1794. Autre récit en perspective !

Cette année, j'ai donné la priorité aux Archives de Paris et à mes ancêtres normands, venus s'installer dans la capitale vers le milieu du XIXe siècle : les bobines de microfilms pour l'état civil reconstitué et pour le Bottin, les registres de catholicité, les registres matricules… j'ai bien débroussaillé le terrain, même s'il reste encore des documents à examiner. Les déclarations de succession, par exemple.

Et puis, résonnez trompettes, j'ai franchi la porte du Service historique de la Défense ! Où je dois retourner très prochainement, pour consulter enfin les dossiers de mes ancêtres militaires. J'espère que le résultat sera à la hauteur de mes attentes, ce dont je ne manquerai pas de vous faire part.

Bref, la procrastination n'est pas tout à fait vaincue, mais mon naturel optimiste m'incline à penser que cette année fut plutôt positive sur le plan généalogique. Suffisamment, en tous cas, pour alimenter régulièrement ce blog. Et je ne vous ai rien dit des rencontres amicales, sur la toile ou dans la vraie vie, qui l'ont agrémentée !

lundi 9 décembre 2013

Premier anniversaire


Un an, déjà ! L'année dernière, à la même époque, je postais mes deux premiers billets et découvrais, ravie, les premiers commentaires des internautes.

Source Photopin
J'avais entamé ma démarche quelques semaines auparavant : coup d'œil sur les sites et les blogs déjà en ligne, lecture d'un guide technique, choix d'une plateforme, hésitations sur le titre, ouverture d'une boîte à idées…

Je préparai deux textes, le premier expliquant ma démarche de généalogiste novice et le deuxième sur le mariage de ma grand-mère Julia, photos à l'appui. J'avais même choisi le jour du lancement, qui devait correspondre à l'anniversaire de ce mariage, le 24 novembre. Un déplacement imprévu dans le sud-ouest, pour cause d'enterrement, reporta de deux jours la mise en ligne : je n'avais pas encore découvert qu'il était facile de planifier la publication des articles ! J'ai heureusement fait des progrès depuis ce jour déjà lointain…

J'avais également établi la liste des personnes à prévenir par courriel de l'ouverture du blog, famille, amis, camarades de promotion, généalogistes rencontrés lors des ateliers organisés par la Revue française de généalogie. Un réflexe lié à ma formation initiale, sans doute, même si je n'avais pas choisi l'option marketing à l'époque.

J'ai tout de suite adopté un rythme hebdomadaire (publication chaque lundi à 8h) et m'y suis tenue, à une exception près, pour cause de vacances estivales. Une broutille : l'article est paru avec vingt-quatre heures de retard ! Là, je suis épatée, car la persévérance dans les projets n'a pas toujours été mon fort…

Le défi lancé par Sophie Boudarel, un article par jour du lundi au samedi, avec comme fil rouge l'alphabet, durant tout le mois d'avril 2013, a brusquement déclenché une intense activité préparatoire, car il coïncidait fâcheusement avec un voyage au Japon ! Il a également boosté les statistiques de fréquentation du site.

À ce propos, leur consultation est parfois amusante et toujours instructive. Quels sont les sujets qui ont eu le plus de succès ? Voici le hit-parade, le jour où je rédige ce billet :
  • Bilan d'une première journée aux Archives de Paris,
  • À quoi sert un blog de généalogie,
  • Le trousseau de la mariée,
  • Un mariage en 1900 : des photos originales,
  • La chasse aux doublons est ouverte.

Bon, je vais donc continuer à partager avec vous mes humeurs et mes coups de cœur, mon goût pour les photos anciennes et pour les mentions insolites dans les registres paroissiaux. Les idées ne manquent pas, heureusement, car un nouveau défi se profile déjà à l'horizon, en juin 2014. D'ici là… rendez-vous lundi prochain !

Mais avant de clore ce billet, je voudrais remercier tous ceux qui me lisent et qui diffusent ces articles sur leurs réseaux. Permettez-moi de ne pas les citer ici, ils se reconnaîtront, je l'espère.

lundi 2 décembre 2013

Qui a égaré les registres ?



J'ai reçu, il y a quelques jours, une alerte GeneaNet. Me voici à nouveau plongée dans la branche Doison, vers la dixième génération de mes ancêtres, quelque part du côté du Louroux-Béconnais.

Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette charmante localité, située à vingt-cinq kilomètres à l'ouest d'Angers en direction de Candé puis de Châteaubriant, le Dictionnaire historique de Célestin Port nous apprend qu'elle comptait 340 feux, soit mille cinq cents habitants environ, au début du XVIIIe siècle (j'aurais aimé des informations sur la fin du XVIIe siècle, mais bon !). Pays de landes et de cultures, avec un nombre considérable de hameaux éparpillés sur le vaste territoire de la paroisse. C'est encore le Maine-et-Loire, mais la Bretagne n'est pas loin.

Le site des Archives de ce département est particulièrement riche et d'un accès facile. J'y retourne donc avec plaisir, à la recherche de l'acte de baptême de François Doison. En mai 1676 d'après les informations recueillies sur GeneaNet.

Vieux papiers, source Photopin

Je tombe tout d'abord sur une bizarrerie ; la collection communale de la fin du XVIIe siècle comprend plusieurs registres dont les périodes se chevauchent :
  • 1665-1678 (13 janvier),
  • 1674-1683,
  • 1678-1681,
  • 1682-1685.
 Commençons par le premier. Dernier acte de l'année 1676, un baptême daté du 4 mai, suivi de cette note laconique, dont je respecte l'orthographe :
"Le reste des baptesmes sec. de cet an 1676
est perdu ce qui est confiremé à la fin
du registre de 1675.
"

Pas de trace de François Doison.

Pas de trace non plus de la mention de perte, dans les pages précédentes. Passons au deuxième registre. La voici, cette mention :
"Nota que le registre de papier des baptesmes
mariages et mortuailles ou est escrit le baptesme cy dessus
qui est l'année mil six cent soixante seize avec son original
ont esté perdus chez le greffier et gardes des registres
d'Angers.
"

Me voilà mal partie, mais ne perdons pas espoir, quelqu'un a trouvé la solution, puisqu'il a indiqué une date précise sur GeneaNet. Je tourne la page et je découvre une note, signée R. Serezin, "curé de la ditte paroisse du Loroux Beconnais et en possession de laditte cure du premier avril mil six cent soixante dix neuf". Non, ce n'est pas un poisson d'avril !

Le curé en question explique que, s'étant rendu à Angers en décembre 1687, il a acheté de ses propres deniers un registre pour y recopier tous les actes à compter de l'année 1674, au cas où les originaux se perdraient. Cet homme était-il un maniaque de l'ordre ou cherchait-il à occuper ses longues soirées d'hiver ? je penche pour la première hypothèse.

En effet, suivent les années 1674 à 1682, avec indication du folio du registre original pour chaque acte, et une table alphabétique des baptêmes, mariages et sépultures pour chaque année. Bon, le classement alphabétique se fait sur les prénoms, mais quand même ! il y a là de quoi satisfaire amplement un généalogiste. Seule l'année 1683 s'interrompt en novembre et ne comporte pas de table. Rien de grave, il existe un autre registre, qui couvre les années 1682 à 1685, et qui semble être l'original sur papier timbré.

L'année 1676, celle qui m'intéresse au premier chef, comporte néanmoins une particularité ; le curé indique qu'il a trouvé "un espèce de registre de la ditte année lequel est defectueux" : mélanges, actes manquants… C'est sans nul doute celui que j'ai consulté en premier. Après enquête auprès de ses paroissiens, René Serezin apprend que les procureurs de fabrique, chargés de présenter chaque année les deux registres et d'en déposer un exemplaire au greffe du diocèse d'Angers, ont manifestement oublié de rapporter le deuxième.

Qu'à cela ne tienne ! Tout d'abord, notre curé prend soin d'obtenir une décharge auprès du doyen, puis il demande aux paroissiens de lui indiquer les actes manquants, laissant pour cela des pages blanches dans le registre, au cas où…

Piètre résultat : pour la période concernée, de mai à décembre 1676, il recueille les témoignages pour sept événements seulement, cinq baptêmes, un mariage et une sépulture. Ouf, le baptême de François Doison fait partie du lot ! Cela donne ceci :
"Environ le mois de may mil six cent soixante
seize a este baptisé francois fils de Ancelot
Doyson closier à la buffiere et de Julienne
pinard pinaud son epouse parain francois
Doyson closier à moyron maraine charlotte
Aubert demeurant en ce bourg et ce par
mr. crannier ainsy que nous en a fait le
rapport ledit Ancelot Doyson pere".

La lecture des autres actes rapportés est révélatrice des repères temporels de l'époque : "le jour de St Michel", "le jour de St Jean des festes de Noel", "le jour de saint Laurant"… Soit respectivement les 29 septembre, 27 décembre et 10 août, si je ne me trompe.

Décidément, la lecture des registres paroissiaux réserve souvent bien des surprises. Nous avons beaucoup de chance qu'ils soient parvenus si nombreux jusqu'à nous, à travers les vicissitudes du temps, sur quatre ou cinq siècles…

lundi 25 novembre 2013

Première visite au SHD


Ça y est, j'ai ma carte de chercheur au Service historique de la Défense !

Je vais pouvoir cocher une rubrique sur ma "to do list" généalogique. Cela devenait d'autant plus ridicule qu'il m'a fallu à peine quinze minutes, à pied, montre en main, pour atteindre le Pavillon du Roi. Comme vous le savez sans doute, c'est là qu'est installé le SHD, dans l'aile ouest du château de Vincennes, côté Bois.

Le Pavillon du Roi est au premier plan
à gauche (toit gris sombre)
Peu de promeneurs dans l'enceinte du château, en ce morne lundi de novembre, à l'exception d'un groupe d'enfants (activité périscolaire dans le cadre des nouveaux horaires ?).

Le bureau où s'effectue l'inscription des lecteurs et la délivrance des cartes est situé à droite en entrant dans le hall. Il est demandé de frapper avant d'entrer, je m'exécute. Deux personnes avant moi, l'une prise en charge par la personne chargée des dossiers d'inscription, l'autre en train de compléter des formulaires. Je me plie aux exigences : remplir une fiche de renseignements recto verso (penser à se munir d'une carte d'identité), plus un formulaire par lequel je m'engage à respecter le code du patrimoine sur la communication des archives et le règlement intérieur de la salle de lecture. On ne plaisante pas avec les archives de l'armée.

On me délivre immédiatement une carte provisoire de chercheur. Las, le système informatique a une légère défaillance, il ne sera pas possible de faire la photo d'identité aujourd'hui. Ce n'est pas grave, je reviendrai.

Suivent les recommandations habituelles : dépôt des affaires personnelles au vestiaire, usage exclusif du "crayon à papier" (éventuellement fourni en cas d'oubli), utilisation de feuilles volantes pour prendre des notes. Je vais quelque peu me battre avec la clef du casier, jusqu'à ce que je découvre qu'il faut mettre une pièce de 1 € (qui me sera rendue au retour) dans la serrure. Comme si j'allais partir avec la clef, en laissant sur place manteau, sac, portefeuille, cartes de crédit, téléphone… Passons sur cette logique un peu bizarre !

Je grimpe ensuite les superbes volées d'escaliers dans une ambiance feutrée. Contrôle de ma carte à l'entrée de la première salle, dite "salle de références", où sont rangés les instruments de recherche. Deux personnes se tiennent à la disposition des visiteurs pour les orienter, en cas de besoin. J'explique mon cas, en montrant la fiche individuelle d'Achille Maitreau, que j'avais imprimée : y figurent de précieuses indications sur les grades successifs et les affectations de mon arrière-grand-père entre 1851 et 1873, déjà glanées sur Internet.

Les premières minutes ne sont pas concluantes, en dépit de l'extrême gentillesse de mon guide, qui consulte avec moi les répertoires des officiers en série Ye. Sans succès. Il me réoriente vers la série Yf relative aux dossiers de pension militaire. Et là, bingo, je tombe immédiatement sur lui : Maitreau Achille André, pensionné en 1873. Je n'ai plus qu'à relever le numéro du dossier.

Étape suivante, je me rends en salle de lecture, avec un nouveau formulaire, pour commander ce fameux dossier et prendre date, auprès de la présidente de salle : il faut compter environ quatre semaines pour pouvoir le consulter. Bah ! je peux bien patienter encore quelques jours, après avoir sans cesse reporté cette visite au SHD, depuis quand déjà ?

Je sors satisfaite, non sans avoir montré à la personne en faction à la porte de la première salle le sac transparent trouvé dans le vestiaire, pour les indispensables papiers et crayon : la preuve que je n'ai piqué aucun document !

Un petit tour sur le site du SHD, une fois rentrée à mon camp de base, m'a permis de vérifier que les répertoires évoqués ci-dessus sont consultables en ligne. J'y ai aussitôt relevé le numéro de dossier de François Morel, je pourrai même faire une réservation à distance, si cela me chante… et bientôt en savoir davantage sur mes ancêtres militaires.

lundi 18 novembre 2013

Nouvelle visite aux Archives de Paris


Je suis retournée aux Archives de Paris, mardi dernier, alors qu'un brouillard d'eau enveloppait la capitale. J'avais deux objectifs :
  • Consulter le Bottin du Commerce à la recherche d'informations sur mes ancêtres peintres en bâtiments,
  • Consulter les registres de catholicité pour compléter les lignes de vie de ces mêmes ancêtres parisiens.

Aucun succès avec le Bottin du Commerce. J'ai déroulé en vain plusieurs bobines de microfilms, sans trouver trace de mes peintres, ni aux différentes adresses où ils demeuraient, ni dans les listes par profession. Étaient-ils salariés, installés à leur compte, travaillaient-ils à la tâche ? Il va falloir que je me documente plus sérieusement sur l'exercice de ce métier au XIXe siècle, ainsi que sur les conditions d'inscription dans les pages du Bottin.

Peintres en bâtiment, par Gustave Caillebotte, 1877

Davantage de résultats en revanche du côté des registres de catholicité. C'est ainsi que j'ai pu consulter, photographier et transcrire quatre actes qui m'intéressaient.

1.   L'acte de baptême de Marie Augustine Chancé

C'est la fille de Louis, le broyeur de couleurs(1) qui décèdera six ans plus tard, à l'âge de trente-sept ans, et de son épouse Rosalie Mabire.

L'enfant est porté sur les fonts baptismaux de l'église Saint-Merri le dimanche 12 janvier 1851. Normal, les parents demeurent à l'époque à quelques pas de là, au n°3 de la rue de la Coutellerie. Tout comme la marraine, Marie Chalvet, qui n'est autre que la première épouse de François Chancé, l'un des frères de Louis, et par conséquent la tante par alliance de l'enfant.

Je note au passage que mes Normands ne s'étaient sans doute pas complètement défaits de leur accent, car le vicaire a écrit "Chauvet" et non "Chalvet".

Le parrain, Auguste Lemonnier, est jardinier… rue des Quatre Jardiniers, "au petit Charonne", dit le vicaire. Rappelons qu'en 1851 la capitale n'avait pas encore absorbé tout ou partie des villages au-delà du mur des Fermiers généraux.

Juste une question : pourquoi avoir attendu une semaine pour baptiser la fillette née le 5 janvier ? À l'époque, le baptême avait lieu le jour même ou le lendemain, tellement la mortalité était élevée. Petit mystère, sans réponse pour l'instant.

2.   L'acte de mariage religieux de Frédéric Chancé et Victoire Poirier

Mon arrière-grand-père du côté paternel se marie à la paroisse Saint-Jacques du Haut-Pas, à quelques maisons du 301 de la rue Saint-Jacques, le 5 juin 1860. Manifestement, Frédéric et Victoire, originaires du même village normand, se sont déjà mis en ménage, puisque l'adresse indiquée pour les deux futurs mariés est la même. Et que Victoire, la jeune piqueuse de bottines dont j'ai déjà parlé dans un précédent billet(2), donnera le jour cinq  mois plus tard à une petite Marie Léonie, à la maternité Port-Royal, avant de décéder des suites de l'accouchement.

Réprobation du vicaire pour l'état de la mariée ou volonté de réduire les frais, il est indiqué dans la marge du registre que la cérémonie est un mariage de… 8e classe ! Ici encore, certains patronymes ou certains noms de rue sont écorchés, tant pis pour les futurs généalogistes.

3.   L'acte de mariage religieux de Frédéric Chancé et Madeleine Laubret

Le jeune veuf se remarie le 9 novembre 1861. Entre-temps, il a rejoint l'un de ses frères, installé dans le tout nouveau 18e arrondissement de Paris, rue Feutrier. La cérémonie a donc lieu à l'église Saint-Pierre de Montmartre, en haut de la butte où la basilique du Sacré-Cœur n'a pas encore été édifiée (la première pierre ne sera posée qu'en juin 1875, plusieurs années après les épisodes de la Commune).

Quelques imprécisions dans le registre paroissial, où le patronyme de François Chancé, témoin et frère du marié, se voit transformé en Chaussay.

4.   L'acte de mariage de Frédéric Chancé et Jenny Letourneau

Il s'agit cette fois-ci de mon grand-père paternel, fils du couple évoqué dans l'acte de mariage précédent. La bénédiction nuptiale est donnée le 23 avril 1908 dans l'église Saint-Nicolas des Champs, proche du 226 rue Saint-Martin, où résidait ma grand-mère paternelle. En juin dernier, j'avais publié la photo officielle(3), prise ce jour-là.

Mariage Frédéric Chancé et Jenny Letourneau,
Archives personnelles

Et cette fois-ci, je butte sur la mention suivante : "Vu la dispense du temps prohibé". Allons bon, de quoi s'agit-il ? Brigitte, assise à côté de moi dans la grande salle de lecture des Archives de Paris, me rappelle gentiment qu'il est des périodes dans l'année où l'église ne célèbre pas de mariage, ce qui explique a contrario les "pics" des mois de novembre, d'une part, et janvier-février, d'autre part, dans les registres paroissiaux de l'Ancien Régime. Question à creuser.

Commençons par le calendrier : le 23 avril 1908 est un jeudi, le premier qui suit les fêtes de Pâques, célébrées cette année-là le dimanche 19 avril. Dans mon souvenir, les temps prohibés étant l'Avent et le Carême, il va falloir pousser plus loin mes recherches.

Je consulte cette fois le catéchisme de Saint Pie X (que ne ferait-on pas pour la généalogie), qui explique notamment les préceptes de l'église catholique par un jeu de questions et de réponses. J'y découvre la phrase suivante : "Par le 5e précepte, l'Église ne défend pas la célébration du sacrement de Mariage, mais seulement la solennité des mariages, du premier dimanche de l'Avent à l'Épiphanie et du premier jour du Carême à l'Octave de Pâques."

Nous y voilà. Contrairement aux croyances généralement admises, les temps prohibés vont au-delà de Noël et de Pâques. Toutefois, le mariage peut être célébré, mais sans solennité et sans pompe extraordinaire. Les dispenses sont vraisemblablement accordées moyennant une modeste contribution aux frais de l'évêché, je n'ai aucune illusion en ce domaine.

Reste une question : quel motif ont invoqué mes grands-parents pour choisir pareille date ? Nouvel aller et retour sur le calendrier : mon père est né quarante semaines après le mariage de ses parents, ce qui semble écarter la raison de l'urgence. Alors, s'agissait-il d'éviter des frais jugés excessifs et superfétatoires ? les grandes orgues, les fleurs, les cloches, le bedeau et tout le toutim ? Pingres, mes grands-parents ? tout est possible !

Vous l'aurez compris, la lecture des registres de catholicité disponibles aux Archives de Paris réserve quelques surprises.

Un dernier point : pour trouver facilement un acte, il faut disposer de deux éléments, une date (au moins approximative) et le nom d'une paroisse. Un seul hic, j'en ai dénombré environ quatre-vingts ! C'est pourquoi je vous recommande un petit livre fort utile, que j'ai trouvé aux dernières Généalogiques, le 10 novembre dernier : le "Plan itinéraire de Paris par arrondissements en 1850"(4), qui permet de découvrir les anciens arrondissements, les anciens noms de rues et leur localisation sur un plan, les paroisses, les études de notaires… bref, une mine d'informations.




(1) Voir "B comme broyeur de couleurs", publié le 2 avril 2013, et "Retour à la terre", publié le 9 septembre 2013.
(2) Voir "P comme piqueuse de bottines", publié le 18 avril 2013.
(3) Voir "Autre mariage, autre photo", publié le 24 juin 2013.
(4) Marie-Odile Mergnac, Plan itinéraire de Paris par arrondissements en 1850, 96 pages, Archives et Culture, 2007.

lundi 11 novembre 2013

Mieux que la légende familiale


De façon tout à fait logique, le généathème de ce mois de novembre a trait à la Première Guerre mondiale, mais, curieusement, aucun de mes ancêtres directs n'a été engagé dans ce conflit si meurtrier.

Mon grand-père paternel, né en 1865 et classé dans les services auxiliaires en 1888 pour faiblesse de constitution, était libéré de ses obligations militaires depuis 1911. Mon grand-père maternel, né en 1869, avait déjà près de quarante-cinq ans et quatre enfants lors de la mobilisation générale : il devait sans doute faire partie de la réserve de l'armée territoriale, à plusieurs centaines de kilomètres de la ligne de front. Tout cela me paraît cohérent.

Voyons maintenant les branches collatérales : Frédéric Chancé n'avait ni frère ni soeur, son épouse non plus. Maurice Maitreau avait bien une soeur, mariée, mais l'époux de celle-ci approchait de la cinquantaine lors de la déclaration de guerre.

Reste ma grand-mère Julia : sur ses quatre frères, trois se sont sans doute retrouvés sous les drapeaux, compte tenu de leurs âges respectifs. Je possède d'ailleurs une photo où les deux premiers, Joseph et Jean, sont en uniforme ; il faudra que je consulte leurs registres matricules, lorsque j'irai aux Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques (à 800 km tout de même de mon camp de base). En attendant, je peux déjà dire qu'ils sont passés de vie à trépas beaucoup plus tard, après la Seconde Guerre mondiale.

Joseph et Jean Fourcade sous l'uniforme, Archives personnelles

C'est pourquoi j'ai choisi de vous parler aujourd'hui d'Henri Horment, un grand-oncle de mes cousines paloises. Plusieurs raisons à cela. Tout d'abord, je crois bien qu'une de mes tantes fut un temps amoureuse de lui. Ensuite, j'ai passé tout un été de mon enfance dans le château où il était né. Je garde d'ailleurs un merveilleux souvenir de sa plus jeune sœur, la grand-mère de mes cousines, qui avait le bonheur d'y habiter et qui s'occupa de moi avec tendresse. Enfin, un de ses frères, notaire, a rédigé le contrat de mariage de mes parents. Bref, Henri Horment fait presque partie de la famille !

Château de Féas, Archives personnelles
Un seul hic, les témoignages que j'avais recueillis jusqu'ici sur son compte n'étaient pas concordants : ma mère en parlait comme d'un héros de l'aviation, évoquant à son sujet l'escadrille des Cigognes(1), alors que mes cousines affirmaient qu'il était avant tout un excellent cavalier et qu'il écumait tous les concours hippiques de France et de Navarre. Qui croire ?

J'ai donc sollicité Internet et trouvé réponse à ma question, au-delà de ce que j'imaginais. Jugez plutôt.

Le lieutenant Henri Horment a trente et un ans lorsqu'éclate la guerre en août 1914. Il est alors chef d'escadron au 7e hussards et, selon le journal de marche de son régiment, il est blessé dès le 12 août, lors d'une opération de reconnaissance dans la région de Nomény (Meurthe-et-Moselle). Je n'ai guère plus d'informations sur cette période, mais je constate qu'il est nommé au grade de chevalier de la Légion d'honneur le 3 janvier 1915.

Première page du dossier Henri Horment sur le site Leonore

Il réapparaît, dans l'aviation cette fois-ci, en août de la même année, à la tête de l'escadrille MF 62, dotée de biplans Maurice Farman. Il a passé dans l'intervalle le brevet de pilote militaire et va s'illustrer dans ses nouvelles fonctions. L'emblème de l'escadrille n'est pas la cigogne, comme le pensait ma mère, mais le coq gaulois, symbole d'un esprit combatif.

Biplan Maurice Farman MF 11, source Wikimedias Commons

Au cours du premier semestre 1916, l'escadrille reçoit de nouveaux modèles d'avion, des Nieuport, pour assurer la couverture des missions de reconnaissance et d'observation : elle prend logiquement le nom de N 62. J'ignore quand a eu lieu sa promotion, mais c'est sous le grade de capitaine qu'Henri Horment est grièvement blessé au cou et à la poitrine lors d'une patrouille, le 17 juillet 1916. Il ne reprendra le commandement de l'escadrille que trois mois plus tard.

Je perds ensuite sa trace jusqu'à la fin de la guerre, pour le retrouver… aux Jeux olympiques d'Anvers en 1920. Il a manifestement renoué avec l'équitation, puisqu'il participe au saut d'obstacles par équipes : l'épreuve se déroule le 12 septembre et la France termine quatrième, derrière la Suède, la Belgique et l'Italie. Pas de médaille olympique donc, pour notre cavalier. Mais l'important, disait Pierre de Coubertin…

L'aventure continue jusqu'à ce funeste jour de 1924, où il est, paraît-il, écrasé par son cheval, lors d'un concours hippique à la Roche-sur-Yon. Il décède le 6 juillet 1924, à l'âge de quarante et un ans. Il repose désormais dans le caveau familial, dans un village de la vallée de Barétous, non loin du château où il avait vu le jour. Lorsque j'étais enfant, j'avais pu admirer sur les portes des écuries les plaques de métal, preuves de ses innombrables victoires en concours hippique. Que sont-elles devenues aujourd'hui ?

Et quelle ne fut pas ma surprise, en fouillant dans les arcanes d'Internet à la recherche de plus amples informations, de tomber sur un site qui recense les albums d'images publicitaires. Figurez-vous que l'entreprise Félix Potin(2) lança plusieurs collections de ce genre. La troisième, intitulée 510 célébrités contemporaines, diffusée à partir de 1922, comporte page 31 une photo d'Henri Horment (rubrique Sports, hippisme, France).

Voici éclaircie une légende familiale : ma mère et ma cousine détenaient chacune une part de vérité, il a suffi de consulter quelques sources pour assembler les différentes pièces du puzzle.


Sources

Base SGA/Mémoire des hommes, Première Guerre mondiale, Journaux des unités, journal de marche des 7e hussards, 2 août 1914-10 juin 1915

Base SGA/ Mémoire des hommes, Première Guerre mondiale, Personnel de l'aéronautique militaire

Base Leonore, dossier LH/1308/45

Historique du 7e Régiment de hussards pendant la guerre 1914-1918, Imprimerie Berger-Levrault

http://albindenis.free.fr/ site très documenté sur l'aviation militaire de la Première Guerre mondiale

http://imagivore.fr/index.html site dédié aux albums d'images publicitaires



(1) Sans doute la plus célèbre unité aéronautique française de la Première Guerre mondiale, dans laquelle s'illustra notamment Georges Guynemer.

(2) Enseigne française de distribution, créée par l'épicier du même nom sous le Second Empire, à l'origine du concept de la marque de distributeur.

lundi 4 novembre 2013

Les risques du métier


En ces temps de contestation fiscale, je vous propose aujourd'hui deux documents relevés dans le registre paroissial de Notre-Dame-du-Touchet. Ils tendraient à prouver que le métier de collecteur d'impôts n'a jamais été de tout repos.

Je feuilletais virtuellement le registre lorsque, au détour d'une page, un acte de sépulture anormalement long a attiré mon attention. Jugez plutôt :

Source AD Manche 5Mi 2034 1776-1780

"Le corps de François Fouqué originaire de la paroisse de
chansegré près domfront, et demeurant en cette paroisse en
qualité d'emploïé dans les fermes du roi, decedé d'hier chez
jacques osouf cabartier où il s'était retiré avant hier après avoir
été battu et maltraité de maniere qu'il est mort de ses blessures
suivant qu'il la été atesté par les chirugiens Roïaux de Mortain
suivant le proces verbal qu'ils en ont dressés aujourdhui en visitant
le cadavre dudit Fouqué, qui est mort muni des sacrements de penitence
et d'extrême onction, agé d'environ trente six ans ; a été inh-
umé dans le cimtiere de cette paroisse par la permission du sieur
Loüis L'evêque conseiller du roi president en l'élection de Mortain, et du
consentement de Me Mathurin boursin avocat au bailliage de Mortain
representant le procureur du roi de laditte election, en datte de ce jour et
signé L'eveque, boursin, lecomte greffier tous avec paraphe, par moy
jean-baptiste Morel prêtre de la paroisse de Vilchien, aux présences de
maîtres guillaume Mauduit curé de ce lieu, de pierre yver vicaire, René
Millet prêtre et autres le quatriême jour de decembre janvier mil sept
cent soixante dix neuf. Un mot bifé nul."

Suivent les signatures. J'ai respecté l'orthographe du texte, ainsi que l'usage ou l'absence de majuscules, même si je déconseille fortement à mes petits-enfants d'en faire autant !

La paroisse citée au début de l'acte de sépulture est vraisemblablement celle de Champsecret, à une dizaine de kilomètres à l'est de Domfront, dans l'actuel département de l'Orne, et à une quarantaine de kilomètres donc de Notre-Dame-du-Touchet.

Le permis d'inhumer est inséré entre les pages du registre paroissial :

Source AD Manche 5Mi 2034 1776-1780

"Nous Loüis Levesque Conseiller du Roy
President en Lélection de Mortain Et Subdelegué
De la Commission Royale Et Souveraine Etablie
A Caën Vu ce qui Resulte De notre procès verbal
Ensemble de Celui Des Sieurs thomas henry Leverdays Et
charles robbes Chirurgïens de la ville De Mortain amenés
Exprès avec nous, Du Consentement De Me Mathurin boursin
avocat au Bailliage de Mortain faisant les fonctions De
procureur Du Roy pour Labsence De Lordinaire, nous avons
Permis au Sieur Mauduit curé de la paroisse de Touchet
De faire L Inhumation du Cadavre de françois fouqué Les
ceremonies De Leglise observées Donné au Bourg de Touchet
ce quatre Janvier mil sept cent soixante dix neuf"

Même remarque pour l'orthographe, même si le sieur Levesque est nettement moins avare en termes de majuscules.

Mais revenons au fond de l'affaire. Comme vous le savez peut-être, les Fermes du roi étaient des compagnies financières chargées de la levée de l'impôt, moyennant le versement d'un montant forfaitaire au Trésor : un tel système avait toutes les chances d'engendrer des abus et, quelles que fussent les circonstances, les collecteurs de l'impôt n'étaient certainement pas accueillis à bras ouverts. J'ajouterai qu'en 1779, nous sommes à dix ans du grand bouleversement qui va secouer tout le royaume et mettre fin à l'Ancien Régime.

Bref, les Normands, comme les Bretons, ne sont pas gens à se laisser plumer facilement. Le malheureux Fouqué l'a appris à ses dépens !

lundi 28 octobre 2013

Rayures estivales


Pour clore ce mois de la photo généalogique, je vous propose aujourd'hui cet instantané, sans doute saisi par mon père.

Archives personnelles

Nous sommes à Trouville durant l'été 1949. Ma grand-mère, de dos, regarde les exploits des joueurs de tennis, tandis que ma mère me recoiffe. Trois générations, trois tenues vestimentaires, trois façons de porter les rayures estivales.

Julia, qui de sa vie ne mit un pantalon ni ne prit un bain de mer, arbore un élégant tailleur de couleur claire, avec de fines rayures tennis, et de splendides chaussures bicolores, bien peu pratiques pour fouler le sable de la plage. Concession aux mœurs nouvelles, elle a accepté de sortir sans chapeau et je ne suis même pas sûre qu'elle ait pris son sac et ses gants ! Pas possible, ces accessoires ont dû rester sous le parasol !

Ma mère a tranché pour un modernisme de bon aloi : short de toile blanche, fine ceinture de cuir et pull col en V, les manches négligemment retroussées sur les avant-bras, pieds nus dans le sable et lunettes de soleil pour pallier sa myopie.

Pour ma part, je suis affublée d'un maillot à bretelles et d'un gilet à manches ballon, à mon avis tricotés par ma grand-mère. Ce ne sont ni les premiers, ni les derniers d'une série qui prit heureusement fin quelques années plus tard. Avec des couleurs plus ou moins réussies, selon les saisons. Et la laine mouillée, croyez-moi, çà gratte.

L'été 1949 fut, paraît-il, particulièrement chaud et ensoleillé. Il s'agit pourtant là d'une lumière voilée, qui estompe les ombres et fait ressortir le bronzage. Fin de vacances sur la côte normande ? Beau souvenir, en tous cas.

Mais, j'y songe : j'ai à peu de choses près aujourd'hui l'âge qu'avait Julia, lorsque cette photo a été prise. Bon, je vous laisse, je vais compter les jeans qui encombrent mon placard…

lundi 21 octobre 2013

Photo de famille

Archives personnelles


Ma grand-mère Julia est entourée de ses quatre enfants. L'aînée, Suzanne, est déjà une jeune fille, alors que Paul porte encore des culottes courtes, même s'il arbore un col dur sur son veston.

Les jumelles, Geneviève et Marie-Thérèse, nées en avril 1913, ne doivent guère avoir plus de trois ans : notez les rubans dans les cheveux et la médaille de baptême, retenue par une chaîne et une petite broche sur la collerette de dentelle.

Il y manque Jacqueline, née en juillet 1918. Nous sommes donc en 1915 ou 1916, au cœur de la grande guerre.

lundi 14 octobre 2013

Des chevaux et des hommes


Je vous propose aujourd'hui deux photos, assez semblables dans leur esprit, tirées de mes archives personnelles.

Sur la première, figure mon grand-père maternel. Et, miracle, elle comporte une légende au dos : "Maurice Maitreau et Pompon au chemin du Salié près de l'hippodrome à Pau en 1912", sans doute rédigée par sa sœur Marie. Mais méfions-nous. Maurice aurait donc un peu plus de quarante ans au moment où la photo a été prise, ce qui me surprend, au vu des autres portraits dont je dispose : sur ce cliché, je lui aurai donné facilement dix ans de moins ! J'admire au passage sa moustache conquérante, la cravate et le col à coins cassés, ainsi que le canotier crânement porté. Et si cette photo était antérieure à son mariage, célébré en novembre 1900 ?

Mon grand-père, Maurice Maitreau

Le tirage, contrecollé sur carton, fait partie d'un lot de photos anciennes données à ma mère par sa cousine Andrée, la propre fille de cette fameuse Marie. Je me souviens fort bien de ma grand-tante, rencontrée alors qu'elle avait quatre-vingt-cinq ans. C'était durant l'été 1956, le seul de mon enfance passé dans les Pyrénées. Il est tout à fait possible que les annotations aient été inscrites sur les photos à cette époque, ou même plus tard, et que la mémoire de la vieille dame lui ait joué quelque tour. L'écriture un peu tremblée va dans le sens de cette hypothèse.

Je n'ai malheureusement pas connu mon grand-père, mort en 1939, à l'âge de soixante-dix ans.

Mon oncle, Paul Maitreau

Sur la seconde photo, je reconnais sans peine le frère aîné de ma mère, Paul Maitreau. Là, pas de légende, mais je dispose d'une série de petits clichés pris au même endroit. Je vous laisse apprécier les annotations, inscrites au dos, d'une fine écriture à la plume, par mon grand-père Maurice :
  • Sur la première "Opérette III p.s.A.Ar. 50% par Kesbou et Orientalette, 3 ans, 3 janvier 1935"
  • Sur une autre "20 avril 1935, Rameoüs 2a p.s.A."
  • Sur la troisième "20 avril 1935, Opérette III, Camélia II, Belle et Bonne II, Reine Denouste, Rameoüs"

Ces fameuses photos qui m'ont fait tant râler parce qu'elles comportaient les noms des chevaux, parfois même leur âge et leur ascendance, mais restaient muettes sur les cavaliers !

Heureusement, un autre agrandissement comporte les mentions suivantes : "La Ronceraie, l'Écurie, 1935". Cette fois-ci, c'est ma cousine Geneviève qui a éclairé ma lanterne : la Ronceraie était une chartreuse, c'est-à-dire une maison sans étage, louée par mes grands-parents à Toulouse dans les années trente. Elle y séjourna alors qu'elle n'était encore qu'une petite fille, capricieuse d'après ses dires, et en garde des souvenirs précis.

Paul aurait donc à peu près trente-deux ans sur la photo, ce qui paraît cette fois-ci tout à fait vraisemblable. Il arbore cette élégance décontractée qu'il garda toute sa vie, avec une prédilection pour les chapeaux mous et les vestes confortables.

Mon grand-père Maurice Maitreau était greffier en chef au tribunal civil d'Oloron-Sainte-Marie, mais il entretint tout au long de son existence une véritable passion pour les chevaux. J'ai, parmi les papiers de famille, une carte délivrée par la Société d'Encouragement pour l'Amélioration des Races de Chevaux en France, qui l'autorise à entraîner durant l'année 1936, ainsi qu'une autre pour l'année 1939. Il transmit incontestablement le virus à son fils Paul.

Source Archives personnelles

Des recherches effectuées sur Gallica, le site de la Bibliothèque nationale de France, confirment ce penchant familial. Le nom de Maitreau apparaît à plusieurs reprises en 1938 dans une somme de plus de 600 pages, intitulée Les Sports hippiques(1), sorte d'annuaire du monde du cheval. Mon grand-père Maurice y figure dans la liste des personnes admises à entraîner au galop en province, ainsi que dans la liste des commissaires de courses sur l'hippodrome de Pau. Mon oncle Paul y figure dans la liste des "gentlemen riders" admis à monter en courses  en tant qu'amateurs (par opposition aux jockeys professionnels). Cette année-là, il termina premier dans trois courses de plat.

J'ai également retrouvé dans la malle aux trésors familiale un programme de l'hippodrome du Pont-Long, daté du dimanche 12 février 1939. J'y vois le nom de mon grand-père tant dans la colonne des entraîneurs que dans celle des propriétaires : lors de cette réunion, il fit courir un certain Royal Ra sous ses couleurs, casaque gros vert, bretelles vieil or, toque gros vert. L'histoire ne dit pas s'il remporta un prix, mais j'aurais tendance à penser qu'il dépensa dans cette activité plus d'argent qu'il n'en gagna, laissant son épouse dans une situation financière précaire pour le restant de sa vie.

Mais revenons aux photos. J'ignore qui les a prises : la posture des cavaliers, de profil, regardant droit devant eux, me semble plutôt destinée à mettre en valeur les appuis des chevaux, leur croupe et leur encolure. Je remarque également la monte très différente des deux hommes : mon grand-père, qui ne mesurait qu'un mètre cinquante-huit, est presque debout sur ses étriers, alors que mon oncle, qui n'était guère plus grand, a une position beaucoup plus assise, sur une selle beaucoup plus légère. Je n'en tire aucune conclusion.

Inutile de préciser que la mort de mon grand-père d'une part et la deuxième guerre mondiale d'autre part mirent brutalement fin à ces activités. Personne ne reprit le flambeau par la suite…


(1) Les Sports hippiques 1938, publiés sous la direction du commandant G. H. Marchal, imprimerie Busson 117, rue des Poissonniers, Paris 18e

lundi 7 octobre 2013

Portrait d'artiste


Pour inaugurer le généathème du mois, je vous propose ce beau portrait de ma mère, datant vraisemblablement des années 1940, si j'en juge par la coiffure.

Archives personnelles

Comme je l'ai déjà évoqué dans un précédent billet(1), mes parents se sont rencontrés au casino municipal de Pau, transformé en hôpital militaire, à l'automne 1939 et se sont mariés trois mois plus tard. Le couple s'installa tout d'abord dans la capitale béarnaise, au n°2 de la rue de Segure, non loin de l'endroit où habitait ma grand-mère maternelle. Emmanuel, affecté à la base aérienne du Pont-Long, effectuait des vols d'entraînement et de reconnaissance aux commandes d'un Potez 25. Marie-Thérèse se rendait tous les jours à l'hôpital. C'était ce qu'il était convenu d'appeler "la drôle de guerre".

Mon père assista, impuissant, à la débâcle de juin 1940 et fut démobilisé le 27 juillet suivant. De retour à la vie civile, il remonta sur Paris avec son épouse. Le voyage en train, en cette période ô combien troublée dura, je crois, plus de vingt-huit heures !

Les jeunes mariés s'installèrent tout d'abord dans une garçonnière que mon père louait au numéro 148 du boulevard Berthier, dans le 17e arrondissement. À l'automne 1941, ils emménagèrent dans un confortable appartement de trois pièces, non loin du quai de Passy. Je suppose que mon père avait repris son poste de secrétaire général aux Bijoux Fix. Ma mère, infirmière de la Croix-Rouge, se rendait à la Fondation Paul Parquet. Mais la vision quotidienne de nourrissons atteints de maladies chroniques, voire incurables, était plus que déprimante pour une jeune femme qui s'apprêtait à devenir mère de famille.

C'est sans doute pour cette raison qu'elle travailla ensuite avec un certain Victor Linton, artiste d'origine britannique qui créait et vendait des bijoux fantaisie. J'ai souvent entendu prononcer son nom à l'anglaise ("Lintone") durant mon enfance, et j'ai encore en mémoire le tableau signé de sa main qui ornait l'un des murs du salon : une vue de la rue de Montpensier, avec l'enseigne du théâtre du Palais royal, à droite, et, au fond, un escalier que gravit une mince silhouette, vêtue à la mode des années quarante. Ma mère, peut-être ? Du moins, me le faisait-on croire.

J'ai effectué une recherche sur internet ces jours derniers et j'ai découvert un encart publicitaire dans un numéro de L'Art et la Mode(2), daté d'octobre 1945 : Victor Linton, colifichiste, 52, rue de Richelieu – Paris, "chez le bijoutier chic de votre ville", "ne vend pas à la clientèle particulière". Il utilisait des matières inattendues comme le rhodoïd, qui plaisaient aux couturiers de l'époque, Schiaparelli, Piguet ou Lanvin.

J'ai également appris qu'après la guerre, il découvrit Tourrettes-sur-Loup, y acheta une maison qu'il restaura et fut à l'origine de la fête des violettes, organisée chaque année par cette commune des Alpes-maritimes ! Mais revenons au portrait de ma mère. Les volumineuses boucles qui ornent ses oreilles sont certainement une création de Victor Linton.

Le portrait est signé en bas à gauche "Piaz, Paris". Nouvelle recherche : le studio de Teddy Piaz, 122, Champs-Élysées, comme il est indiqué au dos de l'épreuve, était plutôt spécialisé dans les portraits de personnalités, comédiens, chanteurs, acteurs de cinéma des années trente… Il est cité dans l'un des romans de Patrick Modiano, Villa triste. Le nom de Piaz est également associé à un certain nombre de 45 tours des années 1950 et 1960, à une époque où il était de bon ton de faire figurer le portrait de l'interprète sur la pochette de disque.

La photographie que nous avons sous les yeux me fait penser au style de l'un de ses concurrents, le studio Harcourt, en moins sophistiqué. Fond neutre vivement éclairé pour donner de la profondeur à l'ensemble, éclairage latéral pour modeler le visage, faible profondeur de champ pour masquer d'éventuelles imperfections de peau, mise au point sur les yeux, reflets sur l'iris et la pupille pour donner plus de vie au regard… Un seul regret : l'ombre du nez aurait pu être légèrement atténuée.

Il existe un autre portrait du même artiste, moins réussi à mon goût, où ma mère arbore ses lunettes rondes de myope à monture d'écaille.

Comme tous les enfants nés après la guerre, j'ai souvent entendu mes parents évoquer l'Occupation : les restrictions, les tickets de rationnement, le troc, la saccharine, les topinambours et les rutabagas cuits à l'eau, les coupures de courant, le couvre-feu, la Salamandre qui resta branchée sur la cheminée du salon jusqu'à la fin des années 1950… tout un vocabulaire qui aujourd'hui n'a plus cours et qui contribuait à dresser un tableau très sombre de cette période. À juste titre.

Et pourtant, ce portrait vient y apporter une touche lumineuse. L'espoir d'un monde meilleur, peut-être ?



(2) Sur le site des Éditions Jalou, L'Art et la Mode n°2706, octobre 1945, p.12