lundi 17 juin 2013

Un mariage sous l'uniforme


En attendant le prochain défi AZ promis pour 2014, Sophie Boudarel nous propose un thème par mois. En juin, le mariage. J'extrais donc de ma photothèque ce cliché, dont je n'avais tout d'abord pas perçu l'originalité. À gauche, mon père sergent dans l'Armée de l'air, à droite ma mère infirmière de la Croix rouge.

Mariage Emmanuel Chancé et Marie-Thérèse Maitreau,
archives personnelles

Si nous avons tous assisté au moins une fois à une cérémonie où le fiancé avait revêtu la tenue militaire, il n'en est pas de même pour la fiancée : ici point de tulle, de taffetas ni de pongé de soie, point de traîne ni de voile vaporeux ! Pour le comprendre, il faut replacer la photo dans son contexte. Elle a été prise le 13 janvier 1940, dans l'appartement de ma grand-mère Julia.

Quatre mois auparavant, la France a déclaré la guerre à l'Allemagne et décrété la mobilisation générale. Mon père, en déplacement à l'étranger, se présente au Consulat de France à Lausanne et rentre précipitamment à Paris. Il y trouve un télégramme adressé par le lieutenant-colonel commandant la base aérienne de Pau au sergent de réserve Chancé : "Rejoignez sans délai". Laconique et péremptoire. Mon père obtempéra et retrouva la base du Pont-Long, où il avait déjà effectué une période d'entraînement six ans auparavant.

Un mois plus tard, mon père est admis à l'hôpital militaire, installé dans l'ancien casino du parc Beaumont, réquisitionné durant la période des hostilités. Il souffre d'une simple angine, mais il semble que le spectre de la grippe espagnole, qui avait fait des ravages à la fin de la guerre précédente, hante encore les esprits en ce mois d'octobre 1939. Lors de son admission, on lui pose deux questions qui le faisaient encore sourire cinquante ans après : "Personne à prévenir en cas de décès ?" et "Dans quelle religion voulez-vous être enterré ?" De quoi remonter le moral de n'importe quel malade…

Il y retrouve l'infirmière en chef, une certaine Madame Dubreil (je ne suis pas sûre de l'orthographe), qu'il avait rencontrée à plusieurs reprises dans des circonstances plus festives, sur les hippodromes et les champs de courses dans les années trente. Cette dernière dépêche à son chevet une jeune infirmière de bonne famille : "Allez donc voir si le sergent Chancé n'a besoin de rien". Devant la clarté de ses réponses, ma mère racontait qu'elle s'était fait cette réflexion : "Tiens, en voilà un qui est moins bête que les autres" !

Quelques jours plus tard, mon père sort de l'hôpital amoureux et guéri. Le 21 octobre, de retour d'une permission consacrée à régler les affaires en suspens, il envoie une carte postale à ma mère. Il emploie le vouvoiement pour lui proposer respectueusement de déjeuner avec elle. J'ignore dans quel restaurant il l'invita, mais je sais que mes parents retirés à Pau fêtaient le 3 octobre, date anniversaire de leur première rencontre, chez Pierre, une bonne table de la rue Louis Barthou.

Les fiançailles sont célébrées le 10 décembre suivant. Au menu : consommé en tasse, turbot au gratin, foies de canard au porto, cèpes à la bordelaise, filet de bœuf, cresson, Mont-Blanc et fruits. Avec un vin différent pour chacun des plats : bordeaux en carafe, Pouilly fuissé 1926, Sauternes Raymond Lafon 1925, Moulin-à-Vent 1926 et champagne Roederer. Le carton bleu au nom d'Emmanuel figure dans les papiers de famille, mais non la liste des participants. Le caractère privé de cette fête la limite généralement au cercle strictement familial.

Mon père, qui ne détestait pas la plaisanterie, offrit d'abord à ma mère une affreuse chevalière en os avec une initiale improbable, avant de sortir de sa poche l'écrin de la véritable bague de fiançailles. Au grand soulagement de celle-ci, qui n'avait osé faire mauvaise figure, mais n'en pensait pas moins.

Malheureusement, mon grand-père Maurice, dont la santé s'était fortement dégradée, décède quelques jours après. Les obsèques ont lieu le 23 décembre, en l'église Saint-Jacques. Ma mère était donc en deuil au moment de son mariage, ce qui peut expliquer, autant que la période sombre de la guerre, le choix d'une tenue pour le moins inhabituelle.

Je regarde plus attentivement la photo et j'y reconnais le portrait de François Morel, lui aussi en uniforme. Je suppose que le petit cadre ovale contient sa médaille de chevalier de la Légion d'honneur, à moins que ce ne soit celle d'Achille Maitreau ; tous deux sont mes ancêtres du côté maternel. Je remarque aussi que le photographe, sans doute perché sur un escabeau, a fait preuve d'un certain amateurisme : on aperçoit le reflet de mon père dans le miroir au-dessus de la cheminée, ce qui n'est pas du meilleur effet !

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