lundi 10 juin 2013

Une histoire de bastion


Je ne sais pas vous, mais moi, ce sont mes arrière-grands-parents qui me donnent le plus de fil à retordre ! Trop éloignés pour recueillir des informations fiables et détaillées auprès de mes parents (quand ils étaient encore là), trop proches pour avoir librement accès à toutes leurs données d'état civil.

J'ai collecté sans trop de difficultés leurs actes de naissance et de mariage, mais je bute sur les dates et les lieux de décès. Dans le meilleur des cas, je dois me contenter d'une date approximative.

Plan de Paris en 1911, source Wikipédia
Prenons par exemple Madeleine Laubret. En 1865, lors de la naissance de mon grand-père paternel, elle demeurait avec son mari rue de Richelieu à Paris, mais ensuite ? Plus rien. Je savais seulement qu'elle n'était plus de ce monde lorsque son fils s'était marié, en avril 1908. J'avais compulsé en vain les tables décennales des vingt arrondissements de Paris jusqu'en 1902 : soit elle était décédée entre 1903 et 1908, soit elle avait quitté la capitale avant la fin de sa vie, mais pour se retirer où ?

J'en savais un peu plus sur son mari, Frédéric François Chancé, présent lors de plusieurs événements et qui partageait l'appartement de son fils rue Pouchet, dans le 17e arrondissement, lorsque celui-ci épousa ma grand-mère Jenny Letourneau. Mais quand avait-il rejoint l'autre monde ? Mystère. Mon père n'en avait gardé apparemment aucun souvenir.

Alors ces jours-ci, quand Geneaservice a annoncé la mise en ligne de nouvelles séries du fonds Coutot, j'ai craqué ! J'ai tapé mon patronyme dans la petite case spécialement prévue à cet effet et... bingo, il y avait plusieurs fiches potentiellement intéressantes, il fallait juste débourser quelque menue monnaie. J'ai bien résisté deux jours (je réfléchissais à la meilleure façon d'améliorer mes méthodes de travail et de redynamiser mes recherches), et puis j'ai craqué.

Un certain François Chancé, âgé de 76 ans, était décédé boulevard Ney, dans le 18e arrondissement, en octobre 1910 et une certaine dame Chancé, âgée de 69 ans, était décédée rue du Quatre-Septembre en novembre 1905. Mes arrière-grands-parents ? C'était fort plausible. Ils ont longtemps résidé à la première adresse indiquée et un coup d'oeil sur un plan de Paris m'a permis de constater que l'hôpital Bichat, situé boulevard Ney dans le 18e, n'était pas très éloigné du quartier des Épinettes où le père et le fils demeuraient en 1908. Un petit tour sur le site des Archives de Paris, histoire de vérifier qu'il est possible de commander des actes postérieurs à 1902 sur paris.fr, les demandes étant automatiquement transmises aux mairies concernées, et il ne me restait plus qu'à guetter le courrier.

La première enveloppe est tombée dans la boîte aux lettres lundi dernier, la seconde le lendemain. Mon intuition était bonne, il s'agissait bien de Madeleine Augustine Laubret et de son mari. Je note au passage l'extrême concision des fiches : "dame Chancé", alors que l'acte de décès indique bien le nom de jeune fille et les deux prénoms. Une certaine imprécision aussi : la date du 2 novembre est erronée, le décès est survenu le 31 octobre et a été déclaré le 1er novembre. Peu importe, j'ai entre les mains la copie intégrale de l'acte, qui me permet de compléter la fiche de mon arrière-grand-mère dans ma base de données.

L'acte de décès de mon arrière-grand-père est encore plus intéressant. Il est décédé boulevard Ney "bastion 39". Allons bon, de quoi s'agit-il ? Internet est un outil formidable, j'ai trouvé rapidement la réponse à ma question.

Vous savez sans doute que Paris s'est développé à partir d'un noyau que l'on pourrait situer dans l'île de la Cité et que des enceintes ont été successivement construites, notamment au Moyen-Âge, pour défendre la capitale d'éventuelles attaques ennemies… mais aussi pour prélever au passage un impôt sur les marchandises en circulation. C'est d'ailleurs pour cette seule raison que fut construit, sous Louis XVI, le Mur des Fermiers généraux : il n'en subsiste aujourd'hui que deux rotondes, celles de la Villette et celle du parc Monceau, et deux "barrières", la barrière d'Enfer et la barrière du Trône, non loin de la place de la Nation.

Sous la Monarchie de Juillet, entre 1841 et 1844, furent édifiées les fortifications appelées "l'enceinte de Thiers", du nom de l'homme politique qui en fut l'instigateur. Il s'agissait d'un ouvrage à des fins exclusivement militaires, qui englobait non seulement Paris mais également tout ou partie des villages qui l'entouraient (Montmartre, Auteuil, Passy…). Ces derniers seront intégrés à la capitale lorsque celle-ci passera de douze à vingt arrondissements, en 1860.

L'enceinte de Thiers comptait, nous y voilà, quatre-vingt-quinze bastions. Le bastion 39, situé à proximité de la porte de Saint-Ouen, fut désaffecté comme les autres lorsque les fortif' n'eurent plus d'autre utilité que de séparer le Paris intra muros d'une "zone" plus ou moins mal famée. Il servit d'abord de pavillon d'octroi (toujours les impôts), puis fut cédé à l'Assistance publique qui l'agrandit et le transforma en hôpital. Il ne subsiste rien aujourd'hui des bâtiments d'origine, mais l'hôpital Bichat est toujours situé au même emplacement.

Mon arrière-grand-père, qui demeurait non loin de là, dans le quartier des Épinettes, fut donc vraisemblablement admis à l'hôpital Bichat pour y rendre son dernier souffle en octobre 1910.

Dans son numéro de février 2006, le Petit Ney, magazine publié par l'association du même nom, retrace l'histoire de cet hôpital qui, dans un premier temps, ne comptait que 191 lits. Une phrase me laisse rêveuse : savez-vous que "ce n'est qu'en 1902, soit vingt ans après sa construction, qu'une partie de l'hôpital sera alimentée en électricité" ? Une partie seulement ! On peine à l'imaginer, tant son usage nous est devenu naturel.

5 commentaires:

  1. Eh oui, les arrière-grands-parents (arrière-grands-oncles et tantes), tellement difficiles à localiser, en particulier leurs décès. Je cherche ainsi désespérément le lieu de décès de mon arrière-grand-père aux alentours de 1900. Une longue vie de Grivegnée à Liège, où naissent six de ses neuf enfants et puis, pff ! Plus rien ! Alors que je trouve sans difficulté l'acte de décès de son épouse à Liège en 1908. Ah oui, une piste : dans l'acte de mariage récemment déniché de son fils aîné à Paris, son nom est suivi de la mention "Schaerbeek", c'est à dire une commune bruxelloise. Y serait-il décédé peu après et sa veuve serait-elle retournée à Liège ensuite ? Il me reste à le découvrir.

    RépondreSupprimer
  2. Chere Dominique, un très bel article. Merci de nous avoir fait partager cette expérience! On résiste, on résiste.... et on craque... oui, mais on craque utile! Et quelle satisfaction d'avoir débloqué ce nœud généalogique !

    RépondreSupprimer
  3. Ce nouvel article était passionnant. Je trouve que tu as déjà une excellente méthode de recherche. Et tu nous fais partager le suspense, comme dans un bon roman policier !

    RépondreSupprimer
  4. Merci Dominique, c'est en faisant un recherche sur le Bastion 39, mentionné également dans un acte de décès, que je suis tombée sur votre article. C'est formidable lorsque le blogs apportent des réponses aux chercheurs ! Au plaisir de vous lire!
    Anne

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ravie de vous avoir éclairée sur le sujet.

      Supprimer