lundi 14 octobre 2013

Des chevaux et des hommes


Je vous propose aujourd'hui deux photos, assez semblables dans leur esprit, tirées de mes archives personnelles.

Sur la première, figure mon grand-père maternel. Et, miracle, elle comporte une légende au dos : "Maurice Maitreau et Pompon au chemin du Salié près de l'hippodrome à Pau en 1912", sans doute rédigée par sa sœur Marie. Mais méfions-nous. Maurice aurait donc un peu plus de quarante ans au moment où la photo a été prise, ce qui me surprend, au vu des autres portraits dont je dispose : sur ce cliché, je lui aurai donné facilement dix ans de moins ! J'admire au passage sa moustache conquérante, la cravate et le col à coins cassés, ainsi que le canotier crânement porté. Et si cette photo était antérieure à son mariage, célébré en novembre 1900 ?

Mon grand-père, Maurice Maitreau

Le tirage, contrecollé sur carton, fait partie d'un lot de photos anciennes données à ma mère par sa cousine Andrée, la propre fille de cette fameuse Marie. Je me souviens fort bien de ma grand-tante, rencontrée alors qu'elle avait quatre-vingt-cinq ans. C'était durant l'été 1956, le seul de mon enfance passé dans les Pyrénées. Il est tout à fait possible que les annotations aient été inscrites sur les photos à cette époque, ou même plus tard, et que la mémoire de la vieille dame lui ait joué quelque tour. L'écriture un peu tremblée va dans le sens de cette hypothèse.

Je n'ai malheureusement pas connu mon grand-père, mort en 1939, à l'âge de soixante-dix ans.

Mon oncle, Paul Maitreau

Sur la seconde photo, je reconnais sans peine le frère aîné de ma mère, Paul Maitreau. Là, pas de légende, mais je dispose d'une série de petits clichés pris au même endroit. Je vous laisse apprécier les annotations, inscrites au dos, d'une fine écriture à la plume, par mon grand-père Maurice :
  • Sur la première "Opérette III p.s.A.Ar. 50% par Kesbou et Orientalette, 3 ans, 3 janvier 1935"
  • Sur une autre "20 avril 1935, Rameoüs 2a p.s.A."
  • Sur la troisième "20 avril 1935, Opérette III, Camélia II, Belle et Bonne II, Reine Denouste, Rameoüs"

Ces fameuses photos qui m'ont fait tant râler parce qu'elles comportaient les noms des chevaux, parfois même leur âge et leur ascendance, mais restaient muettes sur les cavaliers !

Heureusement, un autre agrandissement comporte les mentions suivantes : "La Ronceraie, l'Écurie, 1935". Cette fois-ci, c'est ma cousine Geneviève qui a éclairé ma lanterne : la Ronceraie était une chartreuse, c'est-à-dire une maison sans étage, louée par mes grands-parents à Toulouse dans les années trente. Elle y séjourna alors qu'elle n'était encore qu'une petite fille, capricieuse d'après ses dires, et en garde des souvenirs précis.

Paul aurait donc à peu près trente-deux ans sur la photo, ce qui paraît cette fois-ci tout à fait vraisemblable. Il arbore cette élégance décontractée qu'il garda toute sa vie, avec une prédilection pour les chapeaux mous et les vestes confortables.

Mon grand-père Maurice Maitreau était greffier en chef au tribunal civil d'Oloron-Sainte-Marie, mais il entretint tout au long de son existence une véritable passion pour les chevaux. J'ai, parmi les papiers de famille, une carte délivrée par la Société d'Encouragement pour l'Amélioration des Races de Chevaux en France, qui l'autorise à entraîner durant l'année 1936, ainsi qu'une autre pour l'année 1939. Il transmit incontestablement le virus à son fils Paul.

Source Archives personnelles

Des recherches effectuées sur Gallica, le site de la Bibliothèque nationale de France, confirment ce penchant familial. Le nom de Maitreau apparaît à plusieurs reprises en 1938 dans une somme de plus de 600 pages, intitulée Les Sports hippiques(1), sorte d'annuaire du monde du cheval. Mon grand-père Maurice y figure dans la liste des personnes admises à entraîner au galop en province, ainsi que dans la liste des commissaires de courses sur l'hippodrome de Pau. Mon oncle Paul y figure dans la liste des "gentlemen riders" admis à monter en courses  en tant qu'amateurs (par opposition aux jockeys professionnels). Cette année-là, il termina premier dans trois courses de plat.

J'ai également retrouvé dans la malle aux trésors familiale un programme de l'hippodrome du Pont-Long, daté du dimanche 12 février 1939. J'y vois le nom de mon grand-père tant dans la colonne des entraîneurs que dans celle des propriétaires : lors de cette réunion, il fit courir un certain Royal Ra sous ses couleurs, casaque gros vert, bretelles vieil or, toque gros vert. L'histoire ne dit pas s'il remporta un prix, mais j'aurais tendance à penser qu'il dépensa dans cette activité plus d'argent qu'il n'en gagna, laissant son épouse dans une situation financière précaire pour le restant de sa vie.

Mais revenons aux photos. J'ignore qui les a prises : la posture des cavaliers, de profil, regardant droit devant eux, me semble plutôt destinée à mettre en valeur les appuis des chevaux, leur croupe et leur encolure. Je remarque également la monte très différente des deux hommes : mon grand-père, qui ne mesurait qu'un mètre cinquante-huit, est presque debout sur ses étriers, alors que mon oncle, qui n'était guère plus grand, a une position beaucoup plus assise, sur une selle beaucoup plus légère. Je n'en tire aucune conclusion.

Inutile de préciser que la mort de mon grand-père d'une part et la deuxième guerre mondiale d'autre part mirent brutalement fin à ces activités. Personne ne reprit le flambeau par la suite…


(1) Les Sports hippiques 1938, publiés sous la direction du commandant G. H. Marchal, imprimerie Busson 117, rue des Poissonniers, Paris 18e

4 commentaires:

  1. tres belles photos de chevaux, qui comme tu le dis sont là pour mettre en valeur les chevaux, et non le cavalier. Bel "héritage" familial :)

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  2. Très bel article, on ressent vraiment la passion des chevaux au travers des annotations.

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  3. C'est drôle, parce que mes Métreau (Maitreau) de Romorantin dont je descends comptent un marchand de chevaux parmi eux !

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  4. Oui, très bel article, et beaux documents.
    Je l'ai lu avec d'autant plus d'attention que mon grand père maternel était lui aussi un amoureux des chevaux. Mais pour un paysans sarthois, c'était des percherons, son outil de travail. Remplacés par le tracteur, le progrès...
    Dans mes plus anciens souvenirs, plus de chevaux dans la ferme familiale. J'ai toujours eu l'impression de ce fait d'avoir "raté" une facette importante de la personnalité de ce grand-père, cet homme de la terre.

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