lundi 11 novembre 2013

Mieux que la légende familiale


De façon tout à fait logique, le généathème de ce mois de novembre a trait à la Première Guerre mondiale, mais, curieusement, aucun de mes ancêtres directs n'a été engagé dans ce conflit si meurtrier.

Mon grand-père paternel, né en 1865 et classé dans les services auxiliaires en 1888 pour faiblesse de constitution, était libéré de ses obligations militaires depuis 1911. Mon grand-père maternel, né en 1869, avait déjà près de quarante-cinq ans et quatre enfants lors de la mobilisation générale : il devait sans doute faire partie de la réserve de l'armée territoriale, à plusieurs centaines de kilomètres de la ligne de front. Tout cela me paraît cohérent.

Voyons maintenant les branches collatérales : Frédéric Chancé n'avait ni frère ni soeur, son épouse non plus. Maurice Maitreau avait bien une soeur, mariée, mais l'époux de celle-ci approchait de la cinquantaine lors de la déclaration de guerre.

Reste ma grand-mère Julia : sur ses quatre frères, trois se sont sans doute retrouvés sous les drapeaux, compte tenu de leurs âges respectifs. Je possède d'ailleurs une photo où les deux premiers, Joseph et Jean, sont en uniforme ; il faudra que je consulte leurs registres matricules, lorsque j'irai aux Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques (à 800 km tout de même de mon camp de base). En attendant, je peux déjà dire qu'ils sont passés de vie à trépas beaucoup plus tard, après la Seconde Guerre mondiale.

Joseph et Jean Fourcade sous l'uniforme, Archives personnelles

C'est pourquoi j'ai choisi de vous parler aujourd'hui d'Henri Horment, un grand-oncle de mes cousines paloises. Plusieurs raisons à cela. Tout d'abord, je crois bien qu'une de mes tantes fut un temps amoureuse de lui. Ensuite, j'ai passé tout un été de mon enfance dans le château où il était né. Je garde d'ailleurs un merveilleux souvenir de sa plus jeune sœur, la grand-mère de mes cousines, qui avait le bonheur d'y habiter et qui s'occupa de moi avec tendresse. Enfin, un de ses frères, notaire, a rédigé le contrat de mariage de mes parents. Bref, Henri Horment fait presque partie de la famille !

Château de Féas, Archives personnelles
Un seul hic, les témoignages que j'avais recueillis jusqu'ici sur son compte n'étaient pas concordants : ma mère en parlait comme d'un héros de l'aviation, évoquant à son sujet l'escadrille des Cigognes(1), alors que mes cousines affirmaient qu'il était avant tout un excellent cavalier et qu'il écumait tous les concours hippiques de France et de Navarre. Qui croire ?

J'ai donc sollicité Internet et trouvé réponse à ma question, au-delà de ce que j'imaginais. Jugez plutôt.

Le lieutenant Henri Horment a trente et un ans lorsqu'éclate la guerre en août 1914. Il est alors chef d'escadron au 7e hussards et, selon le journal de marche de son régiment, il est blessé dès le 12 août, lors d'une opération de reconnaissance dans la région de Nomény (Meurthe-et-Moselle). Je n'ai guère plus d'informations sur cette période, mais je constate qu'il est nommé au grade de chevalier de la Légion d'honneur le 3 janvier 1915.

Première page du dossier Henri Horment sur le site Leonore

Il réapparaît, dans l'aviation cette fois-ci, en août de la même année, à la tête de l'escadrille MF 62, dotée de biplans Maurice Farman. Il a passé dans l'intervalle le brevet de pilote militaire et va s'illustrer dans ses nouvelles fonctions. L'emblème de l'escadrille n'est pas la cigogne, comme le pensait ma mère, mais le coq gaulois, symbole d'un esprit combatif.

Biplan Maurice Farman MF 11, source Wikimedias Commons

Au cours du premier semestre 1916, l'escadrille reçoit de nouveaux modèles d'avion, des Nieuport, pour assurer la couverture des missions de reconnaissance et d'observation : elle prend logiquement le nom de N 62. J'ignore quand a eu lieu sa promotion, mais c'est sous le grade de capitaine qu'Henri Horment est grièvement blessé au cou et à la poitrine lors d'une patrouille, le 17 juillet 1916. Il ne reprendra le commandement de l'escadrille que trois mois plus tard.

Je perds ensuite sa trace jusqu'à la fin de la guerre, pour le retrouver… aux Jeux olympiques d'Anvers en 1920. Il a manifestement renoué avec l'équitation, puisqu'il participe au saut d'obstacles par équipes : l'épreuve se déroule le 12 septembre et la France termine quatrième, derrière la Suède, la Belgique et l'Italie. Pas de médaille olympique donc, pour notre cavalier. Mais l'important, disait Pierre de Coubertin…

L'aventure continue jusqu'à ce funeste jour de 1924, où il est, paraît-il, écrasé par son cheval, lors d'un concours hippique à la Roche-sur-Yon. Il décède le 6 juillet 1924, à l'âge de quarante et un ans. Il repose désormais dans le caveau familial, dans un village de la vallée de Barétous, non loin du château où il avait vu le jour. Lorsque j'étais enfant, j'avais pu admirer sur les portes des écuries les plaques de métal, preuves de ses innombrables victoires en concours hippique. Que sont-elles devenues aujourd'hui ?

Et quelle ne fut pas ma surprise, en fouillant dans les arcanes d'Internet à la recherche de plus amples informations, de tomber sur un site qui recense les albums d'images publicitaires. Figurez-vous que l'entreprise Félix Potin(2) lança plusieurs collections de ce genre. La troisième, intitulée 510 célébrités contemporaines, diffusée à partir de 1922, comporte page 31 une photo d'Henri Horment (rubrique Sports, hippisme, France).

Voici éclaircie une légende familiale : ma mère et ma cousine détenaient chacune une part de vérité, il a suffi de consulter quelques sources pour assembler les différentes pièces du puzzle.


Sources

Base SGA/Mémoire des hommes, Première Guerre mondiale, Journaux des unités, journal de marche des 7e hussards, 2 août 1914-10 juin 1915

Base SGA/ Mémoire des hommes, Première Guerre mondiale, Personnel de l'aéronautique militaire

Base Leonore, dossier LH/1308/45

Historique du 7e Régiment de hussards pendant la guerre 1914-1918, Imprimerie Berger-Levrault

http://albindenis.free.fr/ site très documenté sur l'aviation militaire de la Première Guerre mondiale

http://imagivore.fr/index.html site dédié aux albums d'images publicitaires



(1) Sans doute la plus célèbre unité aéronautique française de la Première Guerre mondiale, dans laquelle s'illustra notamment Georges Guynemer.

(2) Enseigne française de distribution, créée par l'épicier du même nom sous le Second Empire, à l'origine du concept de la marque de distributeur.

4 commentaires:

  1. Whaouh, quel homme, quelle vie ....

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  2. Dominique, c'est un très bel article ! Merci pour ce partage ! Au plaisir de te revoir :)

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  3. Bel article sur cet interessant personnage. Les registres matricules des Pyrénnées-Atlantique ne sont pas en ligne? Dommage, nous sommes en 49 plus chanceux !

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  4. Votre mère n'avait pas tout à fait tort puisque sur le site albaindenis que vous mentionnez la MF62 fut surnommée par la suite l'escradille des cigognes.

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