lundi 24 février 2014

Ancêtres et climatologie


J'évoquais dans un précédent billet la bibliothèque d'une généablogueuse, avec l'idée de vous faire part de temps en temps de mes lectures, dans la mesure où elles pourraient avoir un lien avec la vie de nos ancêtres.

Commençons aujourd'hui par le livre d'Emmanuel Le Roy Ladurie intitulé Trente-trois questions sur l'histoire du climat(1) (rassurez-vous, je vais tenter de résumer). En quoi cet ouvrage peut-il être intéressant pour le généalogiste amateur ?


Tout d'abord, l'historien cherche à savoir s'il existe des liens entre les variations du climat et les crises, aussi bien économiques que sanitaires, que la France a connues au cours de ces derniers siècles. En d'autres termes, les épisodes de grand froid, une pluviosité anormalement abondante ou des canicules ont-elles entraîné famines et épidémies dans la population ?

La réponse est oui. Une météo défavorable a un impact direct sur le niveau des récoltes, avec son cortège de sous-alimentation et de moindre résistance aux maladies, d'épidémies et de surmortalité. De la même manière, des étés excessivement chauds ont un effet sur le niveau des rivières et des nappes phréatiques, les eaux infectées entraînant des dysenteries et une mortalité infantile plus élevée que de coutume.

Emmanuel Le Roy Ladurie évoque également dans ce livre le petit âge glaciaire (PAG, pour les amateurs de sigles) que l'Europe a connu de 1300 à 1860, avec deux pics, appelés "hyper PAG" :
  • Le premier de 1570 à 1630 environ,
  • Le second de 1815 à 1855 ou 1860.

Il évoque les conséquences néfastes sur la population de certains épisodes météorologiques désastreux, en distinguant selon leur gravité famines, disettes et disettes larvées.

À titre d'exemple, durant le règne de Louis XIV, la famine de 1693-1694 aurait provoqué 1,3 million de morts et celle de 1709, le "grand hiver" de triste mémoire, 600 000 morts dans une France qui ne comptait alors que 20 millions d'habitants. Les disettes sont certes moins apocalyptiques, mais celle de 1740 a tout de même entraîné de 80 000 à 100 000 morts !

L'auteur analyse de façon détaillée de longues périodes de l'histoire de l'Europe, et plus particulièrement de la France. Il précise les dates des famines, des grandes inondations et des canicules, ce qui pourrait éclairer de façon significative la lecture des registres paroissiaux. Qui ne s'est pas déjà interrogé devant la longue liste des actes de sépulture qui se succèdent tout à coup, au détour d'une page ?

 L'auteur fait également le lien entre les variations climatiques et les crises politiques, tout en soulignant que les conséquences néfastes de la météorologie sur la population ne sont qu'un élément parmi d'autres, et non pas la cause unique des révolutions.

En complément, un tableau des températures moyennes mensuelles en Île-de-France pour les années 1676 à 2010 est annexé à la fin du livre. Il fait ressortir les épisodes anormalement chauds et anormalement froids.

J'ajouterai, pour les curieux, les différentes méthodes mises en œuvre pour appréhender les variations du climat à une époque où les relevés systématiques de données n'avaient pas cours. Emmanuel Le Roy Ladurie cite l'étude de la croissance des arbres (dendrochronologie), les dates des vendanges, l'étude de l'avancée et du recul des glaciers alpins, l'apparition ou la disparition des pollens enfouis dans les différentes couches des tourbières… et le déroulement de cérémonies religieuses (rogations) en cas de sécheresse ou de pluviosité excessive !

Un lecture enrichissante, donc, qui permet d'imaginer les aléas du climat auxquels nos ancêtres ont été confrontés.



(1) Emmanuel Le Roy Ladurie, Entretiens avec Anouchka Vasak, Trente-trois questions sur l'histoire du climat, Du Moyen Âge à nos jours, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2010, 185 pages

lundi 17 février 2014

La bibliothèque d'une généablogueuse


J'appartiens à une génération pour laquelle le livre occupe une place centrale dans l'acquisition des connaissances. Lorsque je cherche à me documenter sur un nouveau sujet, mon premier réflexe est d'aller faire un tour en librairie et je ne m'éloigne jamais de mon camp de base sans placer dans la valise un nombre de volumes d'autant plus important que la durée estimée du voyage est longue.

Source Photo Pin

Inutile de préciser que chaque pièce de l'appartement comporte des étagères. Le rangement d'un livre après lecture entraîne parfois le déménagement de plusieurs rayons de la bibliothèque, avec allées et venues d'une pièce à l'autre.

J'ai cherché, il y a quelques années, à en faire l'inventaire. Chaque nouvelle acquisition donne en principe lieu à une entrée dans un tableau Excel, ce qui me permet des tris selon divers critères. Il y manque juste une colonne pour une localisation précise, d'où de temps à autre des recherches qui me laissent dubitative : où diable ai-je bien pu ranger ce fichu bouquin ?

Ce long préambule pour vous parler de quelques livres en rapport avec notre passion commune, la généalogie. J'ai cherché à savoir quelle était ma documentation sur le sujet, accumulée au gré de mes envies, et j'ai été surprise par le nombre d'ouvrages en ma possession !

Je pourrais les classer en plusieurs rubriques.

Les ouvrages généralistes, tout d'abord, qui permettent de démarrer d'un bon pied, comme Réussir sa généalogie, de Jean-Louis Beaucarnot, ou Ma généalogie de siècle en siècle, de Marie-Odile Mergnac. J'y reviens encore, pour vérifier le calcul des degrés de parenté ou y chercher un élan nouveau.

J'ajouterai à cette première liste quelques outils à mon sens indispensables : Geneanet.org mode d'emploi, de Guillaume de Morant, Classer les papiers de famille, de Myriam Provence, ou le Manuel de paléographie moderne du XVIe au XVIIIe siècle à l'usage des généalogistes,  de Béatrice Beaucourt-Vicidomini. Même si rien ne remplace la pratique et la persévérance en ce domaine.

Viennent ensuite les livres des collections "Archives et Culture" et "Autrement", qui permettent d'affiner un sujet précis : Découvrir la carrière militaire d'un ancêtre, d'Yves Buffetaut, Retrouver un ancêtre maire ou conseiller municipal ou Explorer les archives du commerce, de Marie-Odile Mergnac…

Arrive le moment où nous avons tous envie d'en savoir davantage sur nos ancêtres, leur environnement et leur mode de vie. Jean-Louis Beaucarnot et Thierry Sabot répondent à cette attente, le premier avec Qui étaient nos ancêtres ? et d'autres livres de la même veine, et le second avec une collection qui a commencé par Nos ancêtres et les mentions insolites des registres paroissiaux et se poursuit pour notre plus grand plaisir au rythme de deux parutions par an.

La géographie a aussi son mot à dire et les ouvrages régionalistes, qui font souvent la part belle aux cartes postales anciennes, sont légion. Chacun y puise des informations selon sa ou ses terres d'origine.

De la généalogie à l'histoire, il n'y a qu'un pas et nous éprouvons vite le besoin de situer nos aïeux dans la longue chaîne des événements politiques, économiques, sociaux, religieux, culturels… qui ont jalonné l'histoire de notre pays. Qui n'a pas à portée de main le fameux Contexte, guide chrono-thématique de Thierry Sabot ? D'autres ouvrages permettent d'approfondir nos connaissances sur une période particulière. Je citerai ici, à titre d'exemple, Les Français sous Louis XV de Guy Chaussinand-Nogaret, L'Ancien Régime, institutions et société, de François Bluche, ou Le Second Empire de Pierre Miquel. Il en existe bien sûr quantité d'autres.

Cette activité de généalogiste amateur donnant lieu à la rédaction d'un blog, je consulte aussi régulièrement quelques incontournables : La grammaire pour tous (Bescherelle), le Larousse de la conjugaison, un dictionnaire des synonymes et un guide de ponctuation. Et je me méfie comme de la peste du soi-disant correcteur orthographique  de mon logiciel de traitement de texte !

Reste à évoquer enfin quelques pépites qui n'entrent dans aucune des rubriques précédentes : Secrets de famille et psychogénéalogie, de Véronique Tison-Le Guernigou, Trente-trois questions sur l'histoire du climat, d'Emmanuel Le Roy Ladurie et Anouchka Vasak ou Le goût de l'archive, d'Arlette Farge.

J'y reviendrai dans de prochains billets, si vous me le permettez.

lundi 10 février 2014

Bachelier sous Louis XVIII


J'évoquais la semaine dernière le cahier dans lequel mon arrière-arrière-grand-père François Morel avait recopié ses diplômes, ses ordres de mission et ses états de services.

Source Archives personnelles

En première page figure son diplôme de bachelier ès lettres, dont voici le texte :
"Nous, Baron Georges Cuvier, Officier de l'ordre royal de la
Légion d'honneur, Conseiller d'Etat, l'un des 40 de l'Académie
française, secrétaire perpétuel de celle des sciences, exerçant les
fonctions de Président du Conseil royal de l'Instruction publique,
vu le certificat d'aptitude au grade de Bachelier ès-lettres accordé
le 10 octobre 1821 par le Doyen et les Professeurs de la faculté des
lettres, Académie de Nismes, au sieur Morel, François Maurice
né à Peyrus, département de la Drôme, le 22 novembre 1800 ;
vu l'approbation donnée à ce certificat par le Recteur de la dite
Académie ; ratifiant le susdit certificat ; donnons, par ces présentes,
au dit sieur Morel, le diplôme de Bachelier ès-lettres pour en
jouir avec les droits et prérogatives qui y sont attachés par les
lois et règlemens, tant dans l'ordre civil que dans l'ordre des
fonctions de l'Université.
"

Dans ma naïveté, je trouvais que bachelier à vingt-et-un ans, bon… il n'y avait pas de quoi vraiment pavoiser. Et puis j'ai eu l'idée de faire des recherches.

J'ai d'abord découvert que le baccalauréat avait été créé en 1808, soit seulement treize ans auparavant ! Inutile de préciser que, l'instruction n'étant pas obligatoire à cette époque, les candidats et, partant, les diplômés furent fort peu nombreux lors des premières sessions : à peine 31 bacheliers en 1809, première année de l'examen, quelques centaines ou quelques milliers les années suivantes, avec un pic de 4 503 bacheliers en 1821(1). Précisément l'année où François Morel décroche le fameux diplôme.

Quelques précisions. Le décret du 17 mars 1808 a institué trois grades universitaires, baccalauréat, licence et doctorat, qui sont conférés par les Facultés à la suite d'examens publics.

Il faut remplir plusieurs conditions pour pouvoir se présenter au baccalauréat :
  • Être âgé d'au moins 16 ans,
  • Justifier d'une année de rhétorique et d'une année de philosophie (à partir de 1810), puis seulement d'une année de philosophie (à partir de 1820),
  • Être en mesure de "répondre sur tout ce que l'on enseigne dans les hautes classes des lycées".

Pas de programme clairement défini, contrairement à ce qui se pratique de nos jours, donc.

Le baccalauréat est alors un examen purement oral, devant un jury de trois personnes présidé par un professeur de Faculté. L'épreuve dure environ une demi-heure et consiste, semble-t-il, en une sorte d'explication de texte. Au fil du temps, s'y ajouteront des questions sur la rhétorique, l'histoire, la géographie, la philosophie, voire les mathématiques et la physique.

L'examen est par ailleurs payant : il faut acquitter un droit fiscal de 50 francs.

Le baccalauréat ès sciences, créé en même temps que le baccalauréat ès lettres, est subordonné à l'obtention préalable de ce dernier. Un baccalauréat ès sciences physiques (allégé de la partie mathématique) fut institué en 1821 et bientôt exigé pour l'accès aux études de médecine. Sauf durant une période allant de 1831 à 1837, or le diplôme de docteur en médecine de François Morel est daté de 1835, ce qui m'incite à penser qu'il bénéficia vraisemblablement de cette dispense.

Ce fameux baccalauréat, qui nous paraît si banal de nos jours, même s'il alimente abondamment les journaux télévisés à la fin de chaque année scolaire, était donc un diplôme nouveau et rare en 1821, alors que la France comptait un peu plus de 31 millions d'habitants. Je comprends mieux la fierté de François Morel !

(1) Le pic de 1821 s'explique au moins en partie par le fait qu'une ordonnance de 1820 rend le baccalauréat obligatoire pour l'accès aux carrières civiles, administrations, grandes écoles…

Sources

Journal de la Société statistique de Paris, tome 60 (1919), p.8 à 35, Paul Mauriot, Le baccalauréat. Son évolution historique et statistique des origines (1808) à nos jours

Journal de la Société statistique de Paris, tome 5 (1864), p.131 à 136, Du recrutement du corps médical en France

Rapport d'information de M. Jacques Legendre, fait au nom de la commission des affaires culturelles, déposé le 3 juin 2008 au Sénat, À quoi sert le baccalauréat ?

lundi 3 février 2014

Le carnet Morel


C'est l'un des documents les plus importants de ma collection personnelle à plus d'un titre.

Par son ancienneté, tout d'abord : il est entièrement de la main de mon arrière-arrière-grand-père François Morel, né le 22 novembre 1800 à Peyrus (Drôme), au pied du plateau du Vercors, et décédé à Pau le 11 novembre 1871, quelques jours avant son soixante et onzième anniversaire. Je pense qu'il en entama la rédaction après le 30 septembre 1854, alors qu'il venait de faire valoir ses droits à une pension de retraite militaire, et qu'il le compléta quelques années après.

Carnet Morel, source Archives personnelles

Par sa longueur, ensuite : plus de 80 pages, même si une petite vingtaine ne comporte qu'un numéro, sans aucune ligne d'écriture. Le cahier a une étiquette écrite à la plume, collée sur la couverture cartonnée, deux pages de garde indiquant la nature du contenu et l'identité du rédacteur, ainsi qu'une table des matières fort détaillée, permettant un suivi chronologique de 1821 à 1854 et deux ajouts en fin de volume, l'un de 1855 et l'autre de 1860.




Par son contenu, enfin : il résulte d'une démarche volontaire, non exempte de fierté à mon avis, et résume en quelques feuillets toute la vie de mon ancêtre, de son entrée dans la vie active jusqu'aux premières années de sa retraite. Une reconstitution de carrière, à travers les diplômes, les lettres, les ordres de mission et les états de services de celui qui passa la grande partie de son existence dans les services de santé de l'armée.

Je ne peux m'empêcher de penser que François Morel, bachelier ès lettres, docteur en médecine et chevalier de la Légion d'honneur, y voyait la preuve d'une formidable ascension sociale. N'oublions pas que ses parents étaient tous deux illettrés, même si, devenus aubergistes, ils eurent sans doute les moyens de financer tout ou partie de ses études.

J'imagine également la chaîne des dépositaires successifs pour que ce cahier parvienne jusqu'à moi : dans un premier temps Marie François, l'épouse de François Morel, décédée en 1887, puis Eugénie Morel, sa fille, mon grand-père Maurice Maitreau ensuite, décédé en 1939, puis ma grand-mère Julia qui survécut vingt-sept ans à son mari, puis ma mère…

Étonnamment, je ne me souviens pas précisément du moment où je l'ai eu entre les mains pour la première fois. Était-il rangé avec d'autres papiers de famille dans le curieux sac de voyage en cuir à fermeture métallique, appelé "squaremouth", qui appartenait à ma grand-mère ? Sans doute.

Le sac de voyage de Julia

Je ne l'ai lu avec attention que le jour où j'ai commencé à m'intéresser de près à la généalogie. Au fil des pages, j'ai tenté de reconstituer le parcours de mon ancêtre d'une ville de garnison à une autre, tant en France métropolitaine qu'en Algérie, où il fit deux séjours successifs, le premier de 1842 à 1845 et le second de 1846 à 1851.

Ce cahier m'a également permis de prendre connaissance de quelques événements clés : sa naissance (l'un des tout premiers actes que j'ai obtenus, en passant à l'époque par l'entraide de FranceGenWeb), son mariage avec Marie François… il a donc orienté mes premières recherches.

J'en avais également scanné quelques pages, pour illustrer mes sources dans Heredis, sans tout à fait prendre conscience que ce document fragile avait vraisemblablement environ cent soixante ans ! À manipuler avec précaution, donc. Lorsque je l'ai ressorti de sa pochette, ces jours-ci, j'ai pris le taureau par les cornes et je l'ai entièrement scanné, page après page, de façon à pouvoir désormais le consulter sans risque sur l'écran de l'ordinateur.

J'ajoute que je ne suis qu'un maillon de la chaîne et que j'ai bien l'intention de le transmettre un jour à mon fils, qui le remettra à celui de ses enfants qui se passionnera le plus pour l'histoire.